Les « impulsifs invisibles » : pourquoi et comment les démasquer ?

Publié par Ombelliscience -, le 15 juin 2020   930

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Au quotidien, de nombreux comportements sont qualifiés d’impulsifs. Par exemple, sentir l’odeur d’un pain au chocolat et, sans réfléchir, aller s’acheter une viennoiserie ; ou crier « chocolatine » sur quelqu’un qui dit « pain au chocolat » sont des comportements impulsifs. Ainsi, nous sommes tous plus ou moins impulsifs et nous sommes capables de mettre des mots sur ce type de comportement : « il agit toujours sur un coup de tête », « elle démarre au quart de tour… ». Et surtout, il nous parait facile de les expliquer : « je ne peux pas m’en empêcher », « je n’arrive pas à me contrôler ». Pourtant, l’impulsivité reste un sujet de recherche important en psychologie et certaines facettes de l’impulsivité sont encore mal connues.

Pourquoi étudier l’impulsivité ?

Au-delà de caractériser des comportements plus ou moins communs et problématiques (comme les achats compulsifs, les agressions…), l’impulsivité est également au cœur de nombreux troubles psychiatriques. En effet, plusieurs études ont montré que l’impulsivité augmentait les risques de développer un trouble psychiatrique et en aggravait la sévérité. Prenons l’exemple des addictions (à l’alcool, au tabac ou aux drogues dures) : l’impulsivité représente non seulement un facteur de vulnérabilité aux comportements addictifs, mais augmente aussi la sévérité de l’addiction (le nombre de substances par exemple), ainsi que le risque de rechute et d’abandons des traitements. L’impulsivité impacte donc différentes étapes de la maladie et en complique sa prise en charge. Cependant, il existe plusieurs concepts se rapportant à l’impulsivité, rendant sa définition et son étude compliquée. Aussi, si l’on connait aujourd’hui l’importance de l’impulsivité dans les prises en charge cliniques de certains troubles, il est important de répondre à la question : « Mais au fait, qu’est-ce que l’impulsivité ? ». 

Plusieurs formes d’impulsivité

L’adjectif « impulsif » vient du mot latin impellere signifiant « heurter, pousser à, inciter à ». Être impulsif c’est donc agir, ou plutôt réagir de manière incontrôlée, suite à une impulsion qui nous pousse à l’action. Cette définition est très générale et permet d’englober deux aspects comportementaux distincts : l’action impulsive et la prise de décision impulsive (Figure 1).

- L’action impulsive correspond à un comportement rapide, qui se traduit par une action inappropriée par rapport à la situation (par exemple, hurler sur cette personne qui demande un « pain au chocolat »). Cet aspect de l’impulsivité serait lié à une analyse de la situation trop rapide et incomplète pour aboutir à une action appropriée. Au quotidien, ce comportement peut être observé au Jungle Speed. Dans ce jeu, le but est d’être le premier à saisir un totem au centre de la table dès que deux cartes identiques sont retournées. Pour compliquer la tâche, certaines cartes sont très similaires. Dans le feu de l’action, il est facile de se tromper et de saisir le totem alors que les cartes étaient en réalité légèrement différentes. Le plus souvent, nous parvenons à stopper notre action avant d’attraper le totem, mais quelqu’un de très impulsif aurait beaucoup plus de difficultés à ce jeu.  

- La prise de décision impulsive représente un aspect comportemental de l’impulsivité plus lent. Elle correspond au fait d’avoir tendance à privilégier des solutions immédiates mais désavantageuses (voire contraires aux objectifs) plutôt que les solutions différées mais avantageuses qui ne donnent donc pas de satisfaction dans l’immédiat (par exemple, acheter un pain au chocolat malgré son régime). L’expérience du chamallow de l’équipe de Walter Mischel de l’Université de Standford[1] met en lumière les prises de décision impulsives chez des enfants. Dans une pièce isolée, des enfants sont laissés face à une assiette sur laquelle est posée un unique chamallow. Il leur est indiqué qu’ils peuvent à tout moment manger le chamallow, mais que s’ils attendent le retour de l’adulte, ils en auront deux ! On observe que les plus jeunes enfants ont des difficultés à résister à la tentation de manger immédiatement le chamallow. Certains d’entre eux ne peuvent en effet pas s’empêcher d’en prendre des petits morceaux… Cette forme d’impulsivité est davantage liée aux aspects émotionnels et motivationnels.

Figure 1. Ces deux comportements sont caractérisés impulsifs. À gauche, l’action impulsive. À droite, la prise de décision impulsive. Source : Pixabay.


Pourquoi agissons-nous de manière impulsive ?

Les comportements impulsifs existent à différents degrés. La recherche en psychologie s’est particulièrement intéressée à l’étude des comportements impulsifs dans des populations pathologiques en identifiant les fonctions cognitives impliquées. Ces dernières sont un ensemble de capacités nous permettant de percevoir, de filtrer, de mémoriser, de traiter ou encore d’utiliser les informations présentes dans l’environnement afin d’interagir avec celui-ci.

L’inhibition, la fonction cognitive qui nous permet d’arrêter des processus afin de réguler nos comportements et nos pensées, a été largement mise en cause dans l’émergence des comportements impulsifs. Un manque d’inhibition amène en effet à faire des erreurs fréquentes et/ou à ne pas pouvoir s’empêcher de faire un choix alors que l’on en connaît les conséquences négatives. Les difficultés d’inhibition sont donc liées aux comportements impulsifs identifiés plus tôt : l’action et la prise de décision impulsives.  

Cependant, tous les impulsifs n’ont pas forcément de difficultés d’inhibition... Il existe en effet des « impulsifs invisibles » qui, malgré des traits de personnalité impulsifs importants, ne manifestent pas toujours des comportements inadaptés, et cela grâce à des capacités d’inhibition efficaces (fig. 2). Leur impulsivité n’émerge que dans certaines situations particulières (par exemple, une situation stressante, un moment de fatigue...). Néanmoins, ces traits de personnalité impulsifs restent un facteur de vulnérabilité au développement de troubles psychiatriques. Il est donc important de pouvoir démasquer ces « impulsifs invisibles ».

Figure 2. Nous sommes tous, plus ou moins, des « impulsifs invisibles ». Les plus impulsifs d’entre nous manifestent, dans certaines situations, des comportements impulsifs : leur capacité d’inhibition leur fait défaut. Lorsque les capacités d’inhibition sont complétement défaillantes, des troubles du comportement émergent. Source: Pixabay

Pourquoi sommes-nous impulsifs ?

Dans ma thèse, je m’intéresse donc aux « impulsifs invisibles », c’est-à-dire… tout le monde !  Dans cette population, certaines personnes sont plus prédisposées que d’autres à agir de manière impulsive dans certaines situations. Cette différence réside dans les traits de personnalité. Comment démasquer les individus les plus à risque d’agir de manière impulsive ? En repartant de la définition globale de l’impulsivité (une réaction incontrôlée à une impulsion), j’étudie le lien entre les degrés de personnalité impulsive et les fonctions cognitives spécifiques au contrôle de l’action.

Le contrôle de l’action est basé sur un ensemble de fonctions cognitives, dont l’inhibition, regroupées sous le terme de contrôle cognitif. Le contrôle cognitif nous permet d’adapter nos comportements en fonction des situations, particulièrement quand celles-ci sont imprédictibles. Par exemple, conduire requiert fortement les capacités de contrôle cognitif afin d’ajuster constamment nos comportements aux changements qui s’opèrent lors du trajet (un obstacle, un embouteillage, un panneau routier…).  Deux mécanismes de contrôle complémentaires, illustrés dans l’article de Todd Braver[2], chercheur à l’Université de Washington, nous permettent d’adapter nos comportements (fig. 3 - à venir) :

  • Le mécanisme de contrôle réactif nous permet de corriger l’action au moment où celle-ci devient inadaptée (par exemple, freiner brusquement en voyant un piéton traverser). Il est donc principalement supporté par les capacités d’inhibition définies plus haut. Néanmoins, ce mode de contrôle est facilement perturbé (par un état de fatigue ou de stress).
  • Le second mécanisme de contrôle, dit proactif, est plus robuste puisqu’il correspond à une focalisation attentionnelle sur la tâche en cours (par exemple, baisser la musique en arrivant dans une rue piétonne particulièrement bondée). Ce maintien de l’attention permet de rester concentré et imperturbable pour atteindre son objectif.


Une équipe de chercheurs français de l’Université de Lyon[3] a d’ailleurs montré qu’au quotidien nous utilisons davantage les mécanismes de contrôle proactif afin d’adapter notre comportement à notre environnement. Le proactif serait notre « mode par défaut ». Néanmoins, le maintien de l’attention dans la stratégie proactive nous est coûteux en énergie. Dans des situations plus prédictibles, nous adaptons donc notre mode par défaut pour passer en mode « réactif » et économiser nos ressources cognitives.   

L’hypothèse testée dans ma thèse est que les traits de personnalité impulsive font varier le mode de contrôle par défaut. L’impulsivité serait associée, d’une part, à une préférence pour les mécanismes réactifs et, d’autre part, à des difficultés d’adaptation de cette stratégie en fonction des situations. La préférence pour les mécanismes réactifs chez les impulsifs serait adaptée dans des contextes prédictibles. Néanmoins, dans des situations imprédictibles ou complexes (par exemple, une situation stressante), la préférence pour le mode réactif et la difficulté à adopter un mode de contrôle proactif engendreraient des comportements impulsifs inadaptés. Ces derniers ne seraient donc pas seulement liés à un défaut d’inhibition, mais également à des stratégies de contrôle inadaptées. Les individus les plus impulsifs auraient des difficultés à anticiper et à reconnaitre les situations qui nécessitent une adaptation du mode de contrôle, engendrant alors l’émergence de comportements inadaptés.

À terme, mon travail de thèse pourrait mener à précocement prévenir les manifestations comportementales impulsives et les difficultés sociales et psychiatriques qui en découlent. Une des applications directes serait de proposer des exercices travaillant les capacités d’adaptation des stratégies de contrôle, et plus seulement les capacités d’inhibition. L’apprentissage de l’utilisation de stratégies de contrôle plus proactives pourrait devenir une nouvelle cible d’action dans la gestion des troubles du comportement afin de potentiellement réduire l’impact négatif des tendances impulsives.

 

Fanny Grisetto, Univ. Lille, CNRS, UMR 9193 – SCALab – Sciences Cognitives et Sciences Affectives, F-59000 Lille, France.

Doctorante en 3ème année de thèse en Psychologie cognitive (2017-2020) au sein du laboratoire SCALab – UMR 9193 – Université de Lille, sous la direction du Pr. Yvonne N. Delevoye-Turrell (PU) et du Dr. Clémence Roger (MCF).

Article réalisé dans le cadre de la mission doctorale « Science Société » mise en place par Ombelliscience et l’Université de Lille.

 

[1] Mischel, W., Ebbesen, E. B., & Raskoff Zeiss, A. (1972). Cognitive and attentional mechanisms in
delay of gratification. Journal of personality and social psychology, 21(2), 204.

[2] Braver, T. S. (2012). The variable nature of cognitive control: a dual mechanisms framework. Trends in cognitive sciences, 16(2), 106-113.

[3] Criaud, M., Wardak, C., Ben Hamed, S., Ballanger, B., & Boulinguez, P. (2012). Proactive inhibitory control of response as the default state of executive control. Frontiers in psychology, 3, 59.