Les personnes les plus démunies ont-elles une responsabilité écologique?

Publié par Charlotte Janes, le 6 avril 2022   1.3k

Souvent stigmatisées, les classes populaires sont jugées peu enclines à agir pour la planète. Pourtant, ce sont bien ces mêmes ouvriers, agriculteurs, étudiants, demandeurs d’emploi,.. pointés du doigt par les politiques qui mettent en œuvre des stratégies pour réduire leur empreinte carbone. Sans doute êtes-vous étonnés de ce constat: contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce sont les plus démunis qui sont les plus impliqués dans ce processus de réduction de leur empreinte écologique. Mais comment, et pourquoi? Les classes populaires agissent-elles dans un souci d’écologisme? Ces moyens sont-ils mis en œuvre seulement par manque de ressources financières ou par prise de conscience des problèmes environnementaux? 

Dans l’imaginaire collectif, les classes populaires sont jugées peu éduquées en termes d’écologisme. Fréquemment utilisé avec légèreté et pouvant être mal compris, ce terme doit être ici interprété comme le souci de protéger la nature et l’homme lui-même contre les pollutions, altérations et destructions diverses issues des activités industrielles. Ces populations deviennent isolées et blâmées, on tente de leur dicter des pratiques à mettre en place en oubliant qu’ils peuvent eux-mêmes se saisir de ces questions. Elles sont infantilisées par les politiques, qui leur dictent des pratiques à tenir, en oubliant qu’elles peuvent se saisir elles-mêmes de ces questions. Ces discours de bonnes pratiques écologiques sont ainsi très éloignés de la réalité. Ils incitent fortement à des modes de vie et formes de consommation, individuels et collectifs, considérés comme favorables pour l’environnement, jusqu’à une tendance à la culpabilisation. 

Une étude menée par le docteur en sociologie Arnaud Morange a permis de répondre à cette question. Un questionnaire en ligne sur le rapport à la consommation a ainsi été diffusé au public visé, sur un critère de ressources (400 à 1 200 euros par mois). 185 réponses à celui-ci ont été exploitées pour cette étude. La démarche visait à comprendre s’il y avait des moyens déployés par les classes sociales populaires dans un but d’écologisme, et quelles en étaient les motivations. Les questions étaient sur le thème de l’alimentation, les objets du quotidien (équipement ménager), le transport, les énergies,.. Cette étude a été menée dans les territoires correspondant à la Basse-Normandie. 

Les résultats révèlent une certaine hétérogénéité. Les postures adoptées de la classe populaire sont : 

- soit motivées uniquement par la nécessité (face au manque de moyens); il s’agit souvent des étudiants, personnes à condition modeste évitant tout gaspillage et espérant une amélioration de leur situation, mais également de personnes résignées au chômage s’habituant à leur sort modeste. 

- soit par une conscience militante (souci de protéger l’environnement), concernant les répondants trouvant un équilibre entre des moyens modestes mais suffisants et des besoins peu nombreux.

Il existe aussi une posture mixte, où le manque de moyens est une contrainte, mais où une volonté de mieux faire pour l’environnement est également présente. 

Globalement, le gaspillage est identifié comme inacceptable par les répondants, quelles que soient les ressources. L’alimentation est apparue comme la première préoccupation pour les foyers. Ce domaine est géré avec précision, tout est comparé et jaugé. Des pratiques économes sont mises en place, un contrôle quotidien est complété par des stratégies de planification (menus à la semaine, congélation) et de consommation (achats en gros, non gaspillage des restes,..). Malgré un pouvoir d’achat faible, les ouvriers et employés ont un taux de possession d’un congélateur supérieur à l’ensemble de la population. 

Concernant les objets du quotidien, de nombreux répondants ont une préférence pour des objets d’occasion, trouvés sur des sites de petites annonces, des brocantes, recycleries,.. Les vêtements sont achetés lors des soldes ou auprès d’associations. 

Du côté des transports, la marche ou les transports collectifs sont privilégiés. Ceux possédant une voiture l’utilisent le moins possible pour éviter les coûts y étant liés, comme l’essence. Les énergies font elles aussi partie des dépenses importantes des foyers. Les répondants sont vigilants sur l’extinction des lumières, la consommation d’eau et de chauffage. Les sorties culturelles et loisirs sont les premières victimes du manque de moyens. Les forfaits téléphoniques et internet sont admis comme premières nécessités, mais les quelques sorties restent modestes: piqueniques, camping, séjour chez des amis. 

On peut souligner que malgré les profils hétérogènes, même dans le cas de moyens mis en œuvre seulement motivés par la nécessité, la crainte du dérèglement climatique revient toujours et est une préoccupation majeure des classes populaires. Elles se sont donc bien saisies des questions environnementales actuelles malgré les clichés de l’imaginaire collectif. Et on peut même aller jusqu’à affirmer qu’elles se les sont mieux appropriées que les populations ayant plus de moyens: des pratiques anti-gaspillage et un mode de vie axé sur l’utilisation du moins de ressources possibles induisent ainsi qu’elles aient une empreinte écologique très faible.

Cet article a été rédigé par Charlotte Janes, étudiante en master Éducation à la Santé et au Développement Durable - Interroger et Intervenir (ESDD : 2i) de l'INSPE d'Amiens. Un poster résumant l'article d'Arnaud Morange a également été créé, joint à cet article.

« L'éducation relative à l'environnement à l'épreuve du vécu des classes populaires en France » Arnaud Morange (2021). https://doi.org/10.4000/ere.6954