Etudier les traces oubliées de la Communauté Juive

Publié par Université de Picardie Jules Verne, le 19 juin 2024   450

Quand nous flânons dans les rues de Barcelone aujourd’hui, il est difficile de se rendre compte de l’importance qu’y revêtit la communauté juive à l’époque médiévale.

Pourtant, du XIIᵉ à la fin du XIVᵉ siècle, les juifs étaient implantés de manière significative dans la ville, exerçant un large éventail d’activités depuis la médecine, jusqu’au commerce et à l’artisanat. Les infrastructures nécessaires à la pratique religieuse comptaient des synagogues, des bains rituels, des boucheries et des fours.

À partir du XIIe siècle, la structure organisationnelle des communautés juives, l’aljama, était reconnue juridiquement et institutionnellement dans la couronne d’Aragon. Les communautés juives se distinguaient de manière significative dans l’espace public par leur rassemblement en quartiers. L’aljama à cette époque était ainsi « matérialisée et/ou rendue visible assez systématiquement et les infrastructures communautaires qui s’y trouv(ai)ent particip(ai)ent à l’identification du quartier. »*.

L’organisation des quartiers juifs permettait des pratiques religieuses et une certaine liberté pour la communauté. Néanmoins, pendant toute la période, les relations entre les juifs, les chrétiens et les pouvoirs en place ont été ponctuées de moments de tension et soumises à des logiques d’intégration contradictoires. À l’été 1391, les communautés juives de plusieurs villes de péninsule Ibérique furent décimées par une série d’émeutes anti-juives, et leurs infrastructures détruites. Ces émeutes furent déclenchées par la conjonction d’une crise économique, de tensions politiques et sociales, sur fond de prédication anti-juive.  Aujourd’hui, à Barcelone, seules quelques rues témoignent du passé florissant de l’aljama.

L’histoire de la communauté juive de Barcelone n’est qu’un exemple parmi d’autres des relations heurtées entre les minorités et les pouvoirs à la fin du Moyen Âge. À travers cet exemple, ainsi que ceux des aljamas de Saragosse, Gérone, Majorque, Valence et Perpignan, le projet de recherche VISMIN explore les dynamiques de visibilité et d’invisibilisation des minorités à la fin du Moyen Âge.

Financé par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), et porté par l’historienne Claire Soussen, le projet VISMIN consiste à étudier l’évolution de la présence juive dans des villes importantes de la couronne d’Aragon. Il explore la documentation archivistique et les traces archéologiques de la vie juive pour tenter d’appréhender l’attitude des pouvoirs à l’égard des minorités et les conséquences urbaines qu’elle induit entre les XIIIᵉ et XVᵉ siècle.

Les questions qui sous-tendent l’enquête sont les suivantes : à quel rythme et de quelle manière les communautés juives furent-elles regroupées ? Leur localisation a-t-elle subi des modifications ? Pourquoi avoir voulu à la fois les intégrer et, à l'inverse, les invisibiliser ?

Les recherches menées s’appuient principalement sur des outils numériques : une base de données relationnelles, les relevés de scanner 3D, la géomatique… Certains de ces outils contribuent à l’archéologie préventive qui permet d’assurer la détection et l'étude scientifique des vestiges susceptibles d'être détruits par des travaux. Ils offrent une nouvelle perspective de l’architecture et de l’urbanisme médiévaux. L’archivistique quant à elle, permet de documenter les relations entre les groupes sociaux par le passé et, entre autres à mieux comprendre l’organisation des minorités et de leurs rapports avec les populations majoritaires et les pouvoirs en place.

Grâce à ces technologies et l’approche pluridisciplinaire, le projet VISMIN met en avant l’histoire complexe des minorités à la fin du Moyen Âge.

 * Ingrid Houssaye Michienzi, Sarah Maugin, Claire Soussen, « La frontière interconfessionnelle, un concept pertinent dans l’espace urbain de la Couronne d’Aragon des XIIIe-XVe siècles ? », dans Frontières spatiales, frontières sociales, Actes du 51e congrès de la SHMESP, Paris : Publications de la Sorbonne, 2021, p. 313-331. [hal-03040296]

Paula Wattebled, alternante en communication pour le Service culture scientifique de l'Université de Picardie Jules Verne.