Les asticots, unis face à la mort

Publié par Damien Charabidze, le 10 octobre 2018   44

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Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la Science 2018 dont The Conversation France est partenaire. Retrouvez tous les débats et les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


Peut-être les avez-vous déjà vus, grouillant sur la carcasse d’un animal décédé : des centaines, ou plus souvent des milliers d’asticots proliférant sur le cadavre jusqu’à l’avoir complètement nettoyé. Si ce n’est eux, vous connaissez assurément leurs parents : les mouches vertes ou bleues, connues des scientifiques sous le nom de Calliphoridae, et du commun des mortels sous l’appellation plus prosaïque de « mouches à merdes ».

Ce sont elles qui, sitôt la mort venue, vont repérer le cadavre et venir y déposer leurs œufs. Toujours à la recherche de chair fraîche, elles peuvent parcourir plusieurs kilomètres pour rejoindre un nouveau défunt à qui elles confieront leur progéniture. C’est qu’il faut être rapide : la mort n’attend pas, et le cadavre est une ressource très convoitée. Bactéries, moisissures, insectes et grands charognards (corbeaux, renards, sangliers) se disputent le morceau. Premier arrivé, premier servi !

La bataille pour l’accaparement des ressources

Les bactéries sont déjà sur place : dans le sol, sur les vêtements, la peau et même à l’intérieur du cadavre, notamment dans le tube digestif. Sans système immunitaire pour les réguler, elles se multiplient à toute vitesse. Ce sont elles qui provoquent la putréfaction, transformant la viande fraîche en une bouillie verdâtre et nauséabonde peu appétissante. C’est d’ailleurs probablement l’objectif : une théorie suppose que ce « gâchage » serait un mécanisme d’accaparement des ressources, un moyen de repousser les animaux plus gros. Mais la décomposition microbienne n’empêche pas de nombreux insectes de coloniser le cadavre pour se nourrir et se reproduire.

Les nécrophores ont pour ce faire développé une stratégie d’évitement originale : le fossoyage. Ces discrets coléoptères orange et noir se sont fait une spécialité des cadavres de petits animaux : oiseaux, souris et autres rongeurs sont leurs choix de prédilection. Leur méthode est simple : arriver les premiers, prendre possession de la carcasse pour y pondre leurs œufs, et surtout empêcher les autres d’y accéder. Pour ce faire, ils commencent par préparer l’animal en l’enduisant de sécrétions antibactériennes.

Puis ils l’enterrent. Plusieurs individus peuvent coopérer à cette tâche, creusant de concert sous la dépouille jusqu’à l’avoir ensevelie. Si le sol est trop dur, la carcasse sera déplacée jusqu’à un endroit plus propice. Une fois le cadavre en sécurité, les femelles pondent quelques œufs, sur lesquels elles veillent avec l’aide des mâles jusqu’à ce que les larves soient autonomes.

Cet investissement parental dans la reproduction, rare chez les insectes, est une marque de socialité inattendue en ces lieux. Mais d’autres espèces nécrophages, en apparence plus limitées, présentent également des stratégies comportementales extrêmement efficaces. C’est le cas des mouches.

Les asticots, des animaux sociaux

Durant leur développement sur le cadavre, les asticots se regroupent et forment de gigantesques masses larvaires pouvant regrouper plusieurs milliers à plusieurs millions d’individus. Il y a là quelques frères et sœurs (chaque mouche pondant environ 200 œufs, les familles sont nombreuses), mais aussi de la parentèle éloignée, et surtout de parfaits inconnus, voir des étrangers. Car les larves ne sont pas sectaires : bien que capables de reconnaître leurs congénères, elles n’hésitent pas à se joindre à d’autres espèces pour grossir leur rangs, quitte à les préférer à leur propre fratrie. Comme nous le verrons, l’union fait leur force.

À première vue, ces flaques de larves semblent totalement désordonnées, grouillantes et ondulantes dans une frénésie anarchique ou le chacun pour soi semble être la règle. Pourtant, de puissants mécanismes comportementaux maintiennent ici une organisation sociale rudimentaire mais terriblement efficace. L’agrégation, première forme de socialité, est élevée en véritable stratégie de développement par les asticots.

Car seul, l’asticot est impuissant : lent, fragile, sans défense, il est exposé à de nombreux prédateurs. Il a du mal à s’alimenter si la viande est trop dure, et souffre du soleil, du froid et de la dessiccation. Bref, ses chances de survie sont faibles. Mais en groupe, les choses sont bien différentes. Rares sont les charognards prêts à ingérer un cadavre grouillant d’asticots : un danger de moins.

Mais surtout, le groupe est en mesure de contrôler son environnement, de le façonner selon ses besoins. L’action conjointe de milliers de bouches crachant des enzymes permet de liquéfier la nourriture, transformant les muscles riches en protéines en une soupe facile à aspirer. Ce processus d’exodigestion est amplifié par l’action mécanique des larves, qui casse les chairs et leur permet d’accéder à de nouvelles ressources.

La viande, plat de résistance des mouches vertes. DR

Et ce n’est pas tout : en s’agitant, les asticots génèrent de la chaleur. Si cette quantité de chaleur est infime pour une larve isolée, elle devient significative lorsque des milliers d’individus sont réunis. Au sein des grands agrégats, la température atteint les 45°C : de quoi booster le métabolisme des asticots, et réduire leur temps de développement. On passe ainsi de 8 jours à une température ambiante de 17°C à moins de 4,5 jours lorsque les larves sont agrégées. Bien que très rudimentaire, cette stratégie est donc payante. À l’échelle de l’individu et plus généralement de la population, le regroupement permet d’optimiser le développement et de réduire la mortalité.

Des implications en médecine légale

En se comportant comme un véritable super-organisme, une sorte d’estomac géant, les larves de mouches sont capables de consommer un cadavre en seulement quelques jours. Carl Von Linné, le biologiste qui classa les espèces, n’en disait pas moins : « Trois mouches consomment le cadavre d’un cheval aussi vite que le ferait un lion. »

Cette stratégie est fascinante d’un point de vue écologique, car elle illustre comment, dans un environnement particulièrement difficile, l’évolution a favorisé des solutions originales et des comportements inhabituels (coopération entre espèces). Mais parallèlement à ces aspects fondamentaux, ces résultats trouvent une application directe dans un cadre bien plus prosaïque : les enquêtes judiciaires.

Lors de la découverte d’un cadavre, les larves nécrophages peuvent en effet être utilisées pour dater le décès. En calculant leur âge, on peut reconstituer l’arrivée des mouches sur le cadavre, et ainsi déterminer le moment de la mort. Cette méthode de datation, l’entomologie médico-légale, est utilisée en France depuis les années 70. Elle repose sur des bases scientifiques solides, et notamment une parfaite connaissance de la vitesse de développement des larves.

L’objet du délit. DR
L’objet du délit. DR

Cependant, ces données proviennent d’élevages réalisées en laboratoires, et portent en elles un biais fondamental. Elles postulent que les larves sont des organismes passifs, qui subissent leur environnement, et notamment les changements de température. Selon cette vision, les larves se contenteraient donc de grandir à la vitesse que leur impose le climat environnant. Or, comme nous l’avons vu, les asticots peuvent adapter leur comportement afin de se développer plus vite. Ils peuvent notamment se regrouper pour mieux s’alimenter, et augmenter localement la température. Ils sont également capables de se déplacer en groupe, par exemple pour s’abriter à l’intérieur du corps lorsque la température baisse durant la nuit.

L’étude détaillée du comportement des insectes nécrophages a ainsi permis de démontrer que de telles questions n’intéressaient pas seulement de la science fondamentale, mais devaient également être intégrées aux méthodes de datation du décès.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation par Damien Charabidze, Docteur en Biologie, Entomologiste, Université de Lille