Contrôler le peuplement des villes? Les exemples de Lille, Bordeaux et Saint-Denis

Publié par Ombelliscience -, le 26 janvier 2021   990

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« Bobos », « boboïsation », « embourgeoisement », « gentrification » … Autant de notions qui sont de plus-en-plus répandues dans le vocabulaire courant, notamment en raison de leur diffusion dans la presse. Mais alors, à quoi correspond concrètement la « gentrification » ? Il s’agit d’un processus au cours duquel des ménages de catégories moyennes et populaires s’installent dans des anciens quartiers populaires. Effet mécanique de ce changement de population : la hausse des prix de l’immobilier, synonyme de marginalisation des populations les plus défavorisées. Un nombre grandissant de villes, partout dans le monde, sont touchées par ce phénomène : Londres, Lisbonne, Berlin, Paris, Bordeaux… L’enjeu de ma recherche est de déterminer ce qui relève du « politique » dans ce processus. Autrement dit, quelle est l’influence des pouvoirs publics locaux et des politiques publiques locales dans la gentrification ? Et, plus largement, dans quelle mesure le « peuplement » des villes est-il en partie dicté par l’action publique locale ? 

Dessin satyrique publié dans un article du journal lillois La Brique (©https://labrique.net/index.php/thematiques/droit-a-la-ville/109-l-habitat-et-la-ville-de-lille-la-fabrique-de-l-embourgeoisement)

Pour explorer ces questions, j’ai choisi de m’intéresser à trois villes en particulier : Bordeaux (33), Lille (59) et Saint-Denis (93). Ces « terrains » présentent un double-intérêt pour mon travail de recherche. D’une part, ils correspondent à trois « stades » de la gentrification : les balbutiements pour Saint-Denis, un stade intermédiaire pour Lille, et un stade avancé pour Bordeaux. Des situations que l’on peut rapprocher des trois étapes de la gentrification proposées par la sociologue Catherine Bidou-Zachariasen (2003) : la « gentrification spontanée », l’« ancrage » et la « gentrification généralisée ». D’autre part, jusqu’aux dernières élections municipales de 2020, ces trois villes représentaient trois « bastions politiques » : de droite à Bordeaux, communiste à Saint-Denis et socialiste à Lille. Désormais, Saint-Denis a basculé dans le camp socialiste tandis que Bordeaux est devenue écologiste. Ces différences sur le plan des « étiquettes politiques » me permettent de m’interroger : la couleur politique de la municipalité a-t-elle une influence sur les processus de peuplement et de gentrification des villes ? Si les populations dionysienne et lilloise sont plus populaires que la population bordelaise, est-ce en raison de l’opposition entre des politiques « de gauche » et « de droite » ?

Quartier de Wazemmes - Lille - c Sophie Gruyer

Avant d’approfondir ces questions, j’ai d’abord réuni des données visant à caractériser plus précisément mes trois terrains sur le plan sociodémographique. Tout d’abord, Saint-Denis se démarque de Lille et Bordeaux en ce qu’elle est une ville de banlieue de première couronne, tandis que Lille et Bordeaux sont deux chefs-lieux de régions. Par conséquent, Saint-Denis compte environ 110 000 habitants tandis que Lille et Bordeaux en comptent plus de 200 000. En revanche, Saint-Denis et Bordeaux se rejoignent dans la mesure où toutes deux accueillent une forte vitalité démographique, contrairement à Lille qui connaît une faible croissance démographique. Par ailleurs, ces trois terrains présentent une importante caractéristique commune : une forte ségrégation socio-spatiale. En effet, au sein de chacune de ces villes se dessinent des espaces nettement différenciés, séparant les populations pauvres des populations aisées. À Saint-Denis, dont la population est majoritairement pauvre, deux quartiers au Sud rassemblent des populations appartenant aux catégories moyennes et supérieures. À Lille, dont la population est plus mixte socialement, ce sont au contraire les populations les plus défavorisées qui vivent dans la partie Sud de la ville. Enfin, à Bordeaux, où la population est globalement plus aisée qu’à Saint-Denis et Lille, la Garonne sépare une rive droite majoritairement populaire d’une rive gauche dont la population est plus favorisée. Cette répartition socio-spatiale de la population est en mouvement, notamment en raison de la progression du processus de gentrification. À partir de ce constat, l’un des objectifs de ma recherche est de recueillir la vision qu’ont les pouvoirs publics locaux de la population de leur ville, en essayant de déterminer si celle-ci est conforme aux données objectives. La vision subjective de ces acteurs est importante, car elle guide en partie la nature des politiques du logement et de l’habitat mises en place par les municipalités.  

Cette vision est notamment portée et défendue par les acteurs politiques en période de campagne électorale. Je me suis donc intéressée aux dernières élections municipales dans les trois terrains, à la fois pour cette raison et pour comprendre l’influence des étiquettes politiques sur les choix des pouvoirs publics locaux en matière de peuplement. J’ai étudié ces élections en mobilisant plusieurs méthodes de recherche : une revue de presse portant sur les élections dans chacun des terrains, l’analyse des programmes des listes, quelques entretiens auprès d’acteurs engagés dans ces élections, ainsi que l’observation, en assistant à de nombreux meetings de candidats. Grâce à cette étude, je peux désormais proposer des facteurs permettant de comprendre l’importance prise, ou non, par l’enjeu de la gentrification lors d’élections municipales. Le premier facteur est celui de l’intensité du processus de gentrification au sein de la ville. À Bordeaux, les prix de l’immobilier ont explosé au cours de ces dernières années, notamment depuis l’arrivée de la ligne de TGV Bordeaux-Paris en 2 heures. La population change elle aussi, avec une hausse importante de la part de cadres. Des mobilisations collectives ont même été organisées pour dénoncer ce phénomène. Dès lors, la gentrification s’est en quelque sorte « imposée » au cœur du débat des municipales. Ainsi, le candidat du Nouveau Parti Anticapitaliste, Philippe Poutou, s’est exprimé très clairement à ce sujet :

« Sur l’aspect populaire/bourgeois, on voit bien qu’en fait comme dans toutes les villes, il y a ce qu’on appelle une gentrification. On entend beaucoup parler des classes moyennes qui seraient écartées de Bordeaux, mais c’est avant tout les classes populaires, les classes pauvres, parce qu’il y a une sorte de colonisation par la bourgeoisie de l’espace populaire » (Extrait d’un entretien réalisé par le « Front de Libération Bordeluche contre le Parisianisme » : https://twitter.com/FLBP33/status/1237715928105836545/photo/1).

Dans cette citation, Philippe Poutou cible clairement un type de public touché par la gentrification à Bordeaux : les « classes populaires ». Or, certains candidats, tout en déplorant le processus, ne s’adressent pas au même public. C’est le cas du candidat La République En Marche Thomas Cazenave, qui estime que les principales « victimes » de la gentrification sont avant tout les classes moyennes : « « Je trouve que ces dernières années, on a exclu une partie de la population. Ce sont les classes moyennes, ce sont les jeunes, ce sont celles et ceux qui ouvrent pour la première fois un commerce […] » (Extrait d’un débat organisé par Bordeaux.tv : http://www.bordeaux.tv/municipales-bordeaux-2020/).


Marché des antiquaires dans le quartier Saint-Michel, à Bordeaux – © Radio France - Mathilde Choin

On peut donc voir ici que les positionnements des candidats en matière de peuplement et de gentrification sont aussi probablement guidés par des enjeux de stratégies électorales. En s’exprimant sur ces sujets, les candidats s’adressent en effet à un certain public qu’ils cherchent à « séduire ».

Second facteur ayant une influence sur la place prise par la gentrification lors des élections municipales : la configuration partisane, ou, plus largement, l’état de la compétition politique. Saint-Denis est la ville la moins gentrifiée des trois terrains, et pourtant, la thématique de la gentrification était très présente au cours de la campagne municipale. Cela s’explique en partie par l’état de la compétition politique : les trois principaux candidats qui s’y sont opposés étaient de gauche – PCF, PS, LFI – et l’enjeu pour eux était donc de se « démarquer » les uns des autres. Ainsi, l’enjeu de la gentrification de la ville a rempli cette fonction, les candidats les plus à gauche se montrant le plus fermement opposés à ce processus.  Dans cette « guerre des gauches », le candidat de La France Insoumise Bally Bagayoko s’est érigé en « défenseur » des classes populaires et fervent opposant au processus de gentrification. Lors d’un meeting électoral, il s’exprime ainsi à ce sujet : « Nous ferons tout pour que Saint-Denis reste populaire », avant d’ajouter : « Honte à ceux qui veulent moins de logement social ! Honte à eux car ils veulent un remplacement de la population ». Bally Bagayoko vise ici le candidat du Parti Socialiste Mathieu Hanotin, qu’il cherche à présenter comme un partisan du processus de gentrification. 

Le quartier de La Plaine, à cheval entre Saint-Denis (à gauche) et Aubervilliers (à droite) – © LP/Gwenael Bourdon

La place prise par la gentrification dans les élections municipales semble donc être guidée par – au moins – deux facteurs : l’intensité du processus dans la ville, et l’état de la compétition politique. Mais les prises de position des candidats reposent aussi sur des stratégies électorales différenciées.

Mon travail de thèse va désormais se concentrer sur la mise en parallèle des annonces et propositions des candidats pendant la campagne avec les mesures effectivement mises en place au cours du mandat. Mon intérêt pour les politiques du logement mises en place dans chacune des villes s’articule autour de deux types de comparaisons. D’une part, je propose une comparaison synchronique entre les politiques du logement initiées dans chaque ville et, d’autre part, je m’efforce de réaliser au sein de chaque ville une comparaison diachronique, visant à analyser l’évolution des mesures mises en place par les municipalités successives au fil du temps. Cette double-comparaison, à la fois dans le temps et dans l’espace, me permettra de définir le plus finement possible les paramètres et facteurs permettant de comprendre les prises de position des pouvoirs publics locaux sur le peuplement et sur la gentrification. Plus simplement, et pour pasticher une célèbre citation latine, je cherche à savoir si les pouvoirs publics locaux lillois, dionysiens et bordelais cherchent à « gentrifier pour mieux régner » …

Article réalisé par Sophie Gruyer dans le cadre la mission doctorale "Science Société" mise en place par Ombelliscience et l’Université de Lille.

Sophie est doctorante en 2ème année de thèse (financée par l’ED SJPG de l’Université de Lille) en science politique (2019-2022) au sein du laboratoire CERAPS – UMR 8026 – Université de Lille – sous la direction de Rémi Lefebvre et en co-encadrement avec Fabien Desage.

Sujet de thèse : « Peupler les villes : sociologie des politiques de peuplement à Lille, Bordeaux et Saint-Denis »

 Références :

Bidou-Zachariasen Catherine (dir.), Retours en ville - des processus de « gentrification » urbaine aux politiques de « revitalisation » des centres, Paris, Descartes et Cie, coll. Les urbanités, 2003, 267 p.

Chabrol Marie, Collet Anaïs, Giroud Matthieu, Launay Lydie, Rousseau Max, Ter Minassian Hovig, Gentrifications, Paris, Amsterdam Editions, 2016, 357 p.

Clerval Anne et Van Criekingen Mathieu, « La gentrification, une approche de géographie critique », Carnets de géographes [En ligne], 4 | 2012, mis en ligne le 01 septembre 2012 : https://journals.openedition.org/cdg/987

Collet Anaïs, Rester bourgeois. Les quartiers populaires, nouveaux chantiers de la distinction, Paris, La Découverte, 2015, 283 p.

Costil-Levasseur Mathilde, « Saint-Denis face au défi de l’habitat insalubre, enjeux et politiques publiques », thèse de doctorat en Géopolitique sous la direction de Béatrice Giblin et de Frédérick Douzet, soutenue le 31-03-2016 à Paris 8, dans le cadre de l’École doctorale Sciences sociales (Saint-Denis, Seine-Saint-Denis)

Degeyter, C., Delfini, A., Desage, F., Eloire, F., Lefebvre, R., Miot, Y. & Vignal, C., Sociologie de Lille. Paris : La Découverte, 2017

Giraud Colin, « Paris gentrifié : les élites contre le peuple ? », Métropolitiques, 20 décembre 2013 : https://metropolitiques.eu/Paris-gentrifie-les-elites-contre.html

Giroud Matthieu, « Mixité, contrôle social et gentrification », La Vie des idées, 3 novembre 2015 : https://laviedesidees.fr/Mixite-controle-social-et-gentrification.html

Raad Lina, « Transformations sociales en banlieue rouge : politiques locales, stratégies résidentielles et inscription territoriale des classes moyennes », thèse de doctorat en Sciences des territoires sous la direction de Sylvie Fol, soutenue en 2014 à Paris 7

Rousseau Max, « Gouverner la gentrification. Différentiel de loyer et coalitions de croissance dans la ville en déclin », Pôle Sud, 2010/1 (n° 32), p. 59-72

Van Criekingen Mathieu, « La gentrification mise en politiques », Métropoles [En ligne], 13 | 2013, mis en ligne le 01 décembre 2013 : https://journals.openedition.org/metropoles/4753

Victoire Émile, Sociologie de Bordeaux. Paris : La Découverte, 2007