Témoignage de Benoît Morel : "La physique quantique ce n’est pas ce qui remplit le frigo !"

Publié par Ombelliscience -, le 31 mars 2026

Benoît Morel est chargé de culture scientifique et numérique pour le réseau des médiathèques du Beauvaisis (60). En tant que participant à la formation-action "Sciences pour Toutes et Tous" (SPTT) coordonnée par Ombelliscience, il a été interviewé le 24 octobre. Il raconte son cheminement pour être plus inclusif dans sa manière de travailler et de partager les sciences.

Marie Lemay pour Ombelliscience : Pouvez-vous présenter votre structure en quelques mots et expliquer en quoi elle a un lien avec la culture scientifique ?

Benoît Morel : Je gère une section de la médiathèque du centre-ville de Beauvais appelée l’imaginarium. C’est un espace consacré à la musique, aux jeux vidéo et au numérique. Et j’ai aussi une casquette culture scientifique et numérique au sein du réseau des médiathèques du Beauvaisis. La médiathèque a pour vocation de donner accès à la culture, le plus largement possible en donnant l’accès à tous les points de vue. La culture scientifique y a sa place, naturellement - a minima avec les ouvrages ou revues de nos collections -. Mais on peut aller plus loin et proposer de l’action culturelle scientifique dans un lieu plutôt associé à la littérature et à l’imaginaire.

ML : C’est quoi pour vous l’inclusion en général ?

BM : C’est peut-être ne laisser personne sur le carreau. Et sortir de l’idée qu’un établissement comme le nôtre ne s’adresse qu’à un public restreint et non au plus grand nombre. Dans les faits, cela se traduit par des orientations quant à nos achats de documents. Il faut pouvoir proposer des ouvrages accessibles au plus grand nombre, à côté de titres plus pointus. Mais nous savons bien en interne que les médiathèques doivent se penser aujourd’hui au-delà des seules questions de collections. Elles ne se résument pas à cela ; il s’agit aussi d’accueil et de services dont le rôle est fondamental sur la question de l’inclusion. On parle ici de proposer des places assises, pour simplement se rassembler ou discuter autour d’une boisson, à associer à des services - donner accès à des ordinateurs, proposer des animations gratuites ou permettre de jouer à plusieurs et ensemble à des jeux vidéo -. Le défi étant d’inviter les publics à rentrer sans être intimidés par l’image ou la représentation qu’un tel établissement peut donner. br> C’est très prosaïque mais j’insiste souvent sur les sanitaires en médiathèque –ce n’est pas si anecdotique. En général, quand vous êtes dans une ville que vous ne connaissez pas et que vous avez besoin de sanitaires, vous cherchez la médiathèque ! Implicitement, cela témoigne d’un esprit d’ouverture qui se veut inclusif.

ML : Selon vous, les sciences sont-elles naturellement inclusives ? Pourquoi ?

BM : Les sciences s’adressent à tous – c’est un principe fondamental pour moi, qui m’a toujours guidé. Parce que la curiosité nous anime tous, que nous avons tous la volonté de comprendre et d’interroger ce qu’il y a autour de nous. La culture scientifique joue un rôle important pour trouver sa place dans le monde. C’est juste que parfois ce n’est pas si simple d’accéder à la compréhension, cela nécessite un certain engagement même si beaucoup est mis en place pour accompagner.

Moi le premier : un peu fatigué, je ne vais pas me lancer dans un podcast ou un ouvrage un peu soutenu. Et je sais que ma place est privilégiée : pour beaucoup, c’est aussi un luxe de prendre ce temps si ce n’est pas une nécessité : la physique quantique, pour la majorité, ce n’est pas ce qui remplit le frigo ! Mais mon intention a toujours été de réveiller cette étincelle de curiosité chez les personnes, cela reste mon moteur. Face à un public de 7 à 10 ans qui a une curiosité folle, qui est gourmand, c’est super ! Mais qu’est-ce qui fait que ça s’éteint ensuite ? Est-ce dû à l’enseignement des sciences ? Au traitement médiatique ou à un ensemble de choses qui fait que les sciences se coupent du grand public… ? A cet aspect « non prioritaire » au quotidien ? Et puis, les sciences se trimballent des clichés qui s’appuient sur une réalité : une culture masculine de personnes très diplômées. C’est masculin, blanc, cinquantenaire et je m’inscris dans cette catégorie. Si je ne me sors pas de ma représentation, ce sera délicat d’aller rencontrer les publics.

ML : Au sein de votre structure, quel a été le 1er pas concret pour être dans une démarche plus inclusive ?

BM : La démarche SPTT a conforté une réflexion que nous avions tous entamée, plus ou moins fortement : il existe un public qu’on ne voit pas au sein de nos murs, et cela questionne. Le premier pas concret, le plus significatif, c’est de penser le bâtiment en premier lieu pour les usagers, ensuite pour les collections. Il y avait déjà eu des aménagements avant mon arrivée mais nous avons récemment accentué cela. Je sais que « retirer les livres » peut paraitre contre-intuitif pour ce qu’on imagine être une médiathèque. Et que cette réduction des collections peut même heurter beaucoup de personnes. Mais les ouvrages n’ont pas d’autres raisons d’être là que pour être lus ; quand ce n’est pas le cas pour une partie d’entre eux, il faut se poser les bonnes questions… Réduire les collections, c’est permettre de proposer plus de places assises et d’offrir plus de services, pour favoriser l’inclusion. A nous ensuite d’en profiter pour penser la médiation vers la culture, sous d’autres formes. Pour le reste, il y a plusieurs autres leviers, trop nombreux à lister. Par exemple rappeler que l’accès est ouvert à tous et proposer une inscription gratuite pour tous. Aller vers les publics empêchés pour des animations dédiées, parfois hors les murs. br> L’inclusion c’est aussi la prise en compte de tous les publics dans les orientations d’achat d’ouvrages et dans les services. Côté sciences par exemple, je suis hésitant à acheter des ouvrages pointus ; je privilégie des ouvrages vulgarisés en profitant du développement actuel au format BD par exemple. br> Et je me réjouis qu’on puisse accueillir une opération populaire comme le village des sciences depuis quelques années – c’est précieux de pouvoir faciliter la rencontre avec les acteurs de la culture scientifique et de donner accès aux savoirs sous une forme dynamique.

ML : Que vous a apporté l’accompagnement par Ombelliscience et le collectif de professionnel·les qui se forment à vos côtés dans le programme "Science pour toutes et tous" ?

BM : Tout d’abord, il y a quelque chose de rassurant à constater qu’on n’est pas seul à affronter certaines problématiques, avec un constat partagé. Mais surtout que nous sommes nombreux et solidaires pour améliorer la suite des choses ! Il y a eu la possibilité de découvrir tout un ensemble d’outils - certains nous parlant plus que d’autres, personnellement ou professionnellement. A titre personnel, je suis allé regarder du côté des questions d’expérience utilisateur ou des pratiques de facilitation graphique. Ces champs-là qui m’ont interpellé, m’obligeant à m’interroger sur l’information et comment elle se communique efficacement, auprès du plus grand nombre. Ce programme, c’est aussi une invitation à se remettre en question, à repenser les notions qui nous structure… sortir des clichés et s’interroger en son for intérieur, ce qui n’est pas si commode ou agréable. J’ai conscience qu’il y a une hiérarchie sociale et que je suis privilégié… En corolaire, les outils diffusés nous ont permis de nous interroger nous-mêmes, au sein de nos équipes et de nos services, pour regarder si nous ne sommes pas excluants et discriminants. Sommes-nous inclusifs dans nos équipes ? Il y a une hiérarchie sociale entre agents : entre ceux qui décident d’acheter les livres, et ceux qui les recouvrent ou placent les codes-barres dessus – ce ne sont pas forcément les mêmes … Pourquoi des collègues qui habitent à proximité n’étaient jamais venus avant d’y trouver un poste… ?

ML : Si c’était à refaire, que feriez-vous différemment… À votre niveau, au sein de votre structure, et au niveau de l’accompagnement proposé par Ombelliscience ?

BM : Dans la formation, j’étais en périphérie car je n’ai pas pu m’engager plus. J’en ai retiré beaucoup, mais d’autres collègues auraient sans doute été de meilleurs interlocuteurs, plus doués pour intégrer d’autres collègues dès le départ, ce que je n’ai pas pu ou su faire ; Les rencontres [proposées par SPTT] demandent beaucoup de temps et de disponibilités mais il y a eu des rencontres plus souples dans les formats, des productions d’outils simples à reprendre, des échanges plus restreints. J’espère que cela permettra d’aboutir à quelque chose de très facile à transmettre, en soi très inclusif.