Témoignage de Bénédicte Doyen Mériaux : "On a arrêté de se mettre dans la tête de personnes qui ne nous ressemblent pas : on va plutôt faire avec elles et leur demander ce dont elles ont envie"

Publié par Ombelliscience -, le 23 février 2026

Bénédicte Doyen Mériaux est responsable du service tourisme et communication de la communauté de communes du Val de l’Aisne et directrice du Fort de Condé à Chivres-Val (02). Dans le cadre de sa participation à la formation-action "Sciences pour Toutes et Tous" (SPTT) coordonnée par Ombelliscience, Bénédicte Doyen a été interviewée par Ombelliscience le 28 novembre 2025. Elle raconte son cheminement pour être plus inclusive dans sa manière de travailler et de partager les sciences.

Inès Macé pour Ombelliscience : Pouvez-vous présenter votre structure en quelques mots et expliquer en quoi elle a un lien avec la culture scientifique ?

Bénédicte Doyen pour le Fort de Condé : Je suis directrice du Fort de Condé, un fort du XIXe siècle, devenu monument historique et ouvert au public depuis 2003. C’est une fortification militaire qui fait partie du deuxième grand système de fortifications construit en France. La communauté de communes du Val de l’Aisne l’a réhabilité pour l’ouvrir au public, de nombreuses rénovations ont été faites pour le sécuriser, un parcours de visite a été repensé et le site a été amélioré. Le lien de ce monument à la culture technique et industrielle est important puisque le Fort date du XIXè siècle, le siècle de la révolution industrielle et des inventions comme la fonte dure, la vapeur ou l’électricité. C’est par exemple grâce à cette énergie que les canons du fort ont pu être équipés de retardateurs… Ce siècle est lié aux innovations qui ont précédé l’invention du Fort et montrent l’application quotidienne de ce genre d’inventions scientifiques. La proposition d’Ombelliscience vis-à-vis du programme "Sciences pour Toutes et Tous (SPTT)" est super bien tombée pour nous, puisqu’on repensait tout le processus de découverte du Fort au même moment : on voulait y ajouter un parcours avec des filets, repenser le système d’interprétation et revoir la signalétique… L’inclusion était aussi l’objet du projet : tout le monde devrait se sentir bien au Fort et avoir envie de visiter le lieu, en faisant en sorte qu’il soit facile de s’y repérer.

IM : C’est quoi pour vous l’inclusion en général ?

BD : Pour moi c’est permettre à chacune et chacun de pouvoir accéder à un site, une information, un lieu… et c’est travailler l’inclusion sur un sujet, pour que chacun puisse en profiter quel que soit son parcours, son origine, son milieu social… Cela ne passe pas que par le fait d’expliquer et transmettre des connaissances. C’est aussi permettre aux gens de venir, de passer un bon moment sans forcément devenir un spécialiste. Leur permettre de ressentir l’atmosphère du lieu, faire appel à leurs émotions. Cette idée vient vraiment de notre participation au programme : avant on était plutôt sur la diffusion de connaissances. Maintenant on se dit qu’il faut aussi ressentir un lieu pour le comprendre. La transmission ne passe pas que par une visite guidée, des savoirs transmis ou la lecture d’un panneau. Par exemple nos panneaux sont ludiques et sont des cubes qui tournent : derrière cette disposition, il y a l’idée de jouer et, ensuite, pourquoi pas, de lire le panneau. Chacun retire ce qu’il veut du lieu et se l’approprie. Certains n’ont peut-être pas envie d’entendre des explications sur comment fonctionne le canon mais le tir au canon les intéresse… L’objectif c’est que chacun découvre le Fort comme il en a envie, à son rythme, sa manière. C’est un peu à la carte.

IM  : Selon vous, les sciences sont-elles naturellement inclusives ? Pourquoi ?

BD : Pour moi, non les sciences ne sont pas naturellement inclusives. Déjà à cause de leur nom "sciences" : c’est un nom qui fait peur, qui est associé aux programmes scolaires, à l’école, dont on a de plus ou moins bons souvenirs. Il y a un caractère obligatoire. "Inclusives", elles peuvent le devenir si on y bosse, mais ce n’est pas intuitif.

IM : Au sein de votre structure, quel a été ou quel serait le 1er pas concret pour être dans une démarche plus inclusive ?

BD : Pour nous c’est plutôt "quel a été" puisqu’on y travaille encore. C’est surtout de faire avec les publics et non à la place des publics. On avait tendance à réfléchir ensemble avec le service enfance jeunesse et essayer de se mettre à la place de tel ou tel public - des jeunes, des personnes précaires, des personnes âgées -. On a arrêté de se mettre dans la tête de personnes qui ne nous ressemblent pas : on va plutôt faire avec elles et leur demander ce dont elles ont envie, si tel ou tel aspect est intéressant pour elles. Pour cela, on a désigné Silvère - avec son accord - comme médiateur pour faire des tests avec des petits groupes de public et notamment avec des personnes fréquentant des centres sociaux dans les villes situées aux alentours du Fort. Avant on se serait demandé "comment les faire venir ?" ; maintenant on va dans les quartiers de Soissons, on leur demande s’ils connaissent le Fort, si cela les intéresse, si c’est la mobilité ou l’argent ou autre chose qui les freine pour venir…. On a également conçu un nouveau plan du site. On était fiers de notre plan, mais on s’est rendu compte que pour des visiteurs non spécialistes ça n’était pas très accessible. On l’a testé avec les publics des centres sociaux et on l’a amélioré jusqu’à ce qu’ils ne se perdent plus dans le Fort.

IM : Que vous a apporté l’accompagnement par Ombelliscience et le collectif de professionnel·les qui se forment à vos côtés dans le programme "Sciences pour toutes et tous"  ?

BD : Avant tout, ça nous a apporté une plus grande ouverture d’esprit. Parfois, certaines idées nous paraissaient "enfoncer des portes ouvertes" et, pour d’autres, on s’est dit "mais oui bien sûr on n’y avait pas pensé !". On y a trouvé des outils concrets, des idées, des expériences. Les différentes interventions comme celle des Pas sans nous nous ont donné envie d’aller à la rencontre des associations sur notre territoire.

De plus, SPTT c’est un programme proposé à beaucoup de monde par Ombelliscience, mais c’est un accompagnement sur-mesure dans le collectif… On a fait pas mal de points avec Marie et Arnaud qui revenaient ensuite vers nous, nous aidaient dans nos démarches… Et le collectif a apporté une complémentarité, et une pluralité avec la possibilité de pouvoir se conseiller, s’écouter entre nous.

Enfin, comme tous, on court près le temps. Alors le fait de se lancer dans l’initiative SPTT nous a obligé à trouver le temps de nous former. Et, une fois pris dans le collectif, quand on sait qu’on se revoit pour faire le point, ça nous oblige à avancer.

IM : Si c’était à refaire, que feriez-vous différemment… à votre niveau, au sein de votre structure, et au niveau de l’accompagnement proposé par Ombelliscience ?

BD : Par rapport à l’accompagnement, je ne changerais rien : cette formation tombait au moment idéal pour nous, on avait les financements pour réaliser les changements à faire. Même s’il y a des choses faciles à faire sans argent, avoir une enveloppe financière donne une plus grande liberté. Biensûr ça n’est pas fini, et cela ne sera jamais fini maintenant qu’on est sensibilisés à l’inclusion. On aurait peut-être aimé ouvrir plus largement à d’autres types de publics mais ça n’est pas trop tard. En tout cas on ne reviendra pas en arrière sur la méthode et le fait de "faire avec" les publics… Nous n’avons pas trop travaillé sur les questions de genre, car au sein du Fort, les visites sont surtout familiales ou en couple, et on sent bien que ce n’est pas l’homme de la famille qui a "traîné" tout le monde pour visiter un site militaire. On a surtout considéré que c’était plus urgent que le Fort ne soit pas perçu comme un site fait pour les spécialistes du patrimoine, plutôt que de se concentrer sur un type d’inclusion dans un premier temps…