Témoignage de Sylvain Lecomte : « L’inclusion c’est reconnaître que certains publics sont involontairement exclus de nos activités et c’est agir concrètement par rapport à ça »
Publié par Ombelliscience -, le 13 mai 2026
Sylvain Lecomte est phytobiologiste et vulgarisateur. Il a une double activité : il est chercheur dans une entreprise agricole et a créé la structure "Les Scientivores" pour proposer des activités scientifiques dans toute la région.
En tant que participant à la formation-action "[Sciences pour Toutes et Tous](_blank" (SPTT) coordonnée par Ombelliscience, il a été interrogé le 16 janvier 2026. Il raconte son cheminement pour être plus inclusif dans sa manière de travailler et de partager les sciences.
Marie Lemay pour Ombelliscience : Pouvez-vous présenter votre structure en quelques mots et expliquer en quoi elle a un lien avec la culture scientifique ?
Sylvain Lecomte pour les Scientivores : Initialement Les Scientivores proposaient des activités scientifiques sous forme d’ateliers pour les enfants dans l’idée que les sciences sont une activité culturelle parmi d’autres. Le but était d’insuffler une certaine curiosité aux enfants. Puis ce concept enfantin s’est transformé en ateliers enfants-adultes, ateliers adultes, en rédaction de scriptes pour des vidéos Youtube, en création de kits pédagogiques… ça s’est diversifié dans les formes d’intervention.
ML : C’est quoi pour vous l’inclusion en général ?
SL : C’est une définition multiple : c’est faire en sorte que chaque personne, quel que soit son origine, son parcours, son milieu puisse accéder à la culture scientifique, qu’elle s’y sente légitime et capable d’y participer. L’inclusion c’est aussi reconnaître que certains publics sont involontairement exclus de nos activités et c’est agir concrètement par rapport à ça. Les barrières à l’accès aux sciences sont parfois matérielles – comme les murs d’une université - parfois symboliques - certains mots qui font peur -. Être inclusif c’est trouver des solutions pour que ces barrières soient inexistantes. L’inclusion ne doit pas être juste une case à cocher. C’est une démarche active pour que les sciences ne soient pas réservées à quelques-uns et quelques-unes mais deviennent accessibles à toutes et tous.
ML : Selon vous, les sciences sont-elles naturellement inclusives ? Pourquoi ?
SL : De prime abord ma réponse est simple car je suis scientifique : oui les sciences sont inclusives ; ce sont les scientifiques qui ne le sont pas toujours. La curiosité pour le monde, le désir de connaissance, est universel. Mais le monde scientifique a construit des barrières, de l’élitisme, un vocabulaire spécifique qui empêchent d’y accéder. Notre job, c’est de démolir ce mur.
Cet élitisme vient de la rigueur que requiert la science, des concepts de plus en plus précis qu’on emploie à mesure qu’on se spécialise dans la connaissance. Il vient des codes tels que le fait de se dire que, dans un musée, "il ne faut pas parler" ; ou le fait de penser que "si tu veux être scientifique, il faut être sérieux et ne pas rigoler" ; ou encore que "si tu veux faire des sciences, il ne faut pas être mauvais élève"…

ML : Au sein de votre structure, quel a été ou quel serait le 1er pas concret pour être dans une démarche plus inclusive ?
SL: mon 1er pas a été d’arrêter de tout vouloir contrôler et de moins préparer mes ateliers scientifiques. La préparation ultra rigide, minutée, me créait un moule rigide et c’était hyper anxiogène pour moi dès que je voyais le retard. J’imaginais même les questions des enfants, j’essayais de tout prévoir… ! Et en fait, non, ça c’est très classique, très universitaire… Je me disais vulgarisateur mais ce que je faisais c’était un cours camouflé.
Et là j’ai changé de posture. A présent, dans mes ateliers, j’ai un objectif général qui est flou. Je sais à peu près le contenu, je prépare plus d’expériences que nécessaire et en fait je les adapte, je les interchange ou les mixe, je les réduis en fonction du groupe. Un même atelier ne sera jamais complètement le même parce que j’ai appris à écouter le groupe, à être attentif à ce qu’il s’y passe et à adapter mon déroulé en fonction.
J’ai aussi adapté mon discours : je féminise les mots par exemple. Quand j’utilise un terme technique, je veille aussi à ne pas faire comme si son sens était évident et connu de tous ou super compliqué, je l’accompagne tout de suite d’une définition.
Et, dans la manière d’animer le groupe, je veille à ce que tout le monde participe sans non plus forcer la prise de parole chez les personnes les plus réservées.
Dans les références scientifiques que j’emploie et selon les thèmes que j’aborde, je ne cite pas que les scientifiques les plus célèbres mais je m’efforce d’aller rechercher des scientifiques moins connus et attestant, quand c’est possible, d’une diversité sociale, de genre ou de couleurs de peau. Par exemple, quand je parle de la gravité, je ne cite pas que Newton ! Et quand je ne trouve pas, je le pose de manière honnête comme un problème : "les sciences ont été plutôt faites par des blancs, des hommes, de milieux favorisés".
Et puis, j’accepte aussi l’idée que les publics ne sont pas tous obligés d’aimer les sciences. Parfois les enfants n’ont pas choisi d’être là, ce sont leurs parents qui les inscrivent en pensant que leur enfant va forcément devenir un petit Einstein ! D’ailleurs, quand tu es intervenant, tu es un peu vu comme un conseiller d’orientation par les parents : ils m’interrogent souvent sur mon parcours (qu’ils imaginent idéal) et comment j’en suis arrivé là.
ML: Que vous a apporté l’accompagnement par Ombelliscience et le collectif de professionnel·les qui se forment à vos côtés dans le programme "Science pour toutes et tous" ?
SL : Ça m’a permis de bloquer du temps pour réfléchir à une problématique précise. Ça m’a aussi permis de bloquer un cadre théorique et structuré. On a pu avoir des temps d’échange honnêtes et être accompagnés dans nos remises en question sans culpabiliser. C’était une sorte de thérapie de groupe" individualisée.
L’accompagnement nous a permis de nous rendre compte que ce n’est pas simple d’être inclusif, qu’il n’y a pas de solution unique, que ça prend du temps et que chaque action compte. J’ai aimé le côté collectif, les échanges, les partages d’expériences, discuter entre nous de ce qui marche ou pas, dire les doutes. Tout ça, c’était chouette !

ML: Si c’était à refaire, que feriez-vous différemment…à votre niveau, au sein de votre structure, et au niveau de l’accompagnement proposé par Ombelliscience ?
SL : La formation-action c’était nouveau pour moi, je n’avais jamais fait ça. Et pour une première, ça a vraiment été quelque chose d’assez exceptionnel : on a eu du temps dédié, de la bienveillance, un haut niveau d’expertise, des expériences partagées… C’était complet.
J’ai quand même manqué de temps pour travailler mon projet et comme je suis seul dans Les Scientivores, j’en suis resté à une approche théorique. Je suis beaucoup dans la réflexion. Mon projet SPTT lui-même est plus qu’en retard.
Un petit truc que j’aurais aimé faire différemment : c’est que, pour nos projets, on fonctionne un peu plus en binôme. Avoir quelqu’un - une sorte de parrain ou une marraine - ça nous aurait peut-être aider à cheminer.
Photo © Clément Foucard / Ombelliscience
