Changement climatique & biodiversité : des lycéens qui ont du PEPS !

Publié par Ombelliscience -, le 15 juillet 2021   330

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En parallèle de ma thèse, je fais un contrat doctoral élargi mission "Science Société" avec l’association Ombelliscience, sur des missions de médiation scientifique.
Dans le cadre du dispositif régional PEPS – Parcours d’éducation, de pratique et de sensibilisation à la culture – j’ai eu la chance de pouvoir me rendre dans quatre établissements de l’Aisne (à Château-Thierry, Villers-Cotterêts, Saint-Quentin et Soissons) et d’y rencontrer une quinzaine de lycéens à chaque fois.


Voici un petit retour d’expérience !


Ces parcours PEPS ont été proposés aux lycéens par Bertrand Prevost, médiateur scientifique à Ombelliscience, sur la thématique du changement climatique.
Bertrand commençait par provoquer le questionnement des élèves autour d’une maquette interactive de rivière (un exemplaire unique, réalisé par Ombelliscience et Cité Nature). Ils devaient réfléchir à l’évolution des rivières des Hauts-de-France face au changement climatique, et en fonction des activités humaines. L’avantage de la maquette : leurs hypothèses sont directement vérifiables !
Quelques exemples de questionnements : Avec un scénario + 2°C, + 5°C en 2100… Quelles espèces de poisson vont-elles être favorisées, ou défavorisées ? Si j’ajoute des haies à mon paysage, ou si je change le type de cultures, comment cela va-t-il influencer le débit de la rivière ? Et la concentration des différents polluants ? …

Bertrand Prévost interagit avec la maquette devant des lycéens attentifs et curieux, au lycée Camille Claudel à Soissons

Puis mon rôle était d’apporter en 1h30 (parfois moins, selon les contraintes d’emploi du temps) quelques connaissances autour du changement climatique et ses impacts sur la biodiversité. Comme l’intervention de Bertrand est centrée sur les rivières, j’ai développé le thème des liens entre forêt et eau, et les milieux humides. J’ai bien entendu évoqué le microclimat forestier, mon sujet de thèse, et le projet de recherche IMPRINT dans le cadre duquel je fais ma thèse.
D’autre part, les lycéens étant particulièrement préoccupés par ce sujet, j’ai évoqué mon parcours post-bac et nous avons échangé autour de la question de l’orientation. J’ai insisté sur les possibilités de passerelles entre disciplines et entre types d’études (ce qui est illustré par mon parcours qui n’est pas linéaire), et sur l’importance des stages pour se trouver ou confirmer une vocation.

Aperçu d'un reportage de l’Aisne Nouvelle (par Belinda Sid Ahmed), lors de notre intervention au Lycée des métiers d’art de Saint-Quentin"

Voici dans les grandes lignes, ce que j’ai retenu de ces quatre interventions :
S’adapter à des publics différents

J’ai eu la chance de rencontrer des élèves faisant des parcours variés : lycée général privé, CAP Accueil, éco-délégués d’un lycée européen, CAP ébénisterie. Pour chacun des groupes, j’ai adapté mes propos, car ils avaient différents niveaux en science et aussi différents intérêts. Par exemple pour les lycéens en ébénisterie, j’ai trouvé un point d’accroche avec la gestion forestière, en lien direct avec le bois, matériau au centre de leur formation. Les éco-délégués, eux, étaient attentifs à des questions d’impacts et d’actions en faveur de la biodiversité.

Intervention devant les éco-délégués du lycée européen de Villers Cotterêts

S’appuyer sur le visuel
J’ai créé une présentation PowerPoint pour l’occasion – avec l’avantage de pouvoir m’appuyer sur des illustrations et une structure bien identifiée, mais le défi supplémentaire de capter l’attention des élèves face à un support qui peut encourager la passivité.
A chacun son style de médiation ; pour ma part j’aime rester minimaliste dans le texte présenté à l’écran et avec une large place accordée à l’image, que je trouve très évocatrice. Etant amatrice de photographie, j’ai pioché dans ma banque personnelle d’images pour illustrer mes propos.

Favoriser les interactions
C’est avant tout le fait de favoriser et rebondir sur les questions. Voici un exemple de question d’une élève : « Pourquoi certaines espèces peuvent-elles s’adapter à l’augmentation de température, et d’autres non ? ». Une question pertinente et pas si simple, qui m’a amenée à évoquer des éléments bien au-delà ce que j’avais prévu, comme le rôle de l’épigénétique dans l’évolution des plantes.
J’ai régulièrement préféré le dialogue avec les élèves au fait de donner passivement des connaissances. Pour cela, je me suis appuyée sur la fonctionnalité « animations » de PowerPoint qui permet de faire apparaître les éléments des diapositives au fur et à mesure, et donc les laisser deviner (« à votre avis… ») avant d’apporter une réponse.
Par exemple, lorsque je commençais par définir la biodiversité, je leur demandais s’ils connaissent ses trois niveaux, en s’aidant de photographies (pas facile pour les élèves de trouver le dernier niveau !) :

J’ai eu la chance d’être confrontée à très peu de moments de « blancs », grâce à une majorité d’élèves dynamiques et volontaires pour participer, quitte à se tromper (ce qui implique une mise en confiance au préalable).

Confronter les élèves à leurs conceptions
Ce dialogue, en plus de motiver et d’impliquer les élèves, permettait de redéfinir ensemble des concepts en partant de ce qu’ils savaient déjà. Cela les a amenés à davantage mobiliser ou remettre en question leurs acquis, et ainsi je pense mieux ancrer les nouvelles connaissances auxquelles ils ont été confrontés.
C’est dans cette optique que je leur ai expliqué ce qu’est l’écologie scientifique. Je leur ai demandé en premier lieu ce que l’écologie leur évoque (sans surprise : le recyclage, les éoliennes, la protection des espèces en danger…) afin de pouvoir leur montrer la différence entre cette écologie idéologique et l’écologie scientifique (la science des interactions entre les êtres vivants, et avec leur milieu).

Intervention au lycée Saint-Joseph à Château-Thierry

Préserver un aspect ludique
S’appuyer sur des exemples concrets et de petites anecdotes permet de créer ou d’entretenir la curiosité. J’ai eu à coeur de montrer des espèces, en particulier adaptées aux milieux humides. Par exemple en montrant face à face une libellule et une demoiselle (les élèves devaient chercher le principal critère de différence entre les deux). J’ai aussi prévu un petit quizz avec quelques questions à la fin reprenant des éléments abordés pendant la présentation, pour l’aspect « défi » :

Note : Je crois qu’il ne faut pas avoir peur d’utiliser des termes « techniques » comme pneumatophore… Tant qu’ils sont justifiés (pas de « jargon » gratuit s’il existe un terme équivalent dans le langage courant) et bien définis. D’ailleurs pour cette question, les élèves ont répondu sans problème !

Parler non seulement de faits scientifiques, mais aussi de la science
Les connaissances présentées issues de la littérature étaient toujours sourcées (je leur ai expliqué ce que veut dire le « et al. » dans les citations). Je leur ai rapidement expliqué le principe de publication scientifique, les contradictions qui peuvent exister entre les résultats ou les points de vue de plusieurs équipes. Cela permet de mettre de la nuance dans la phrase trop souvent entendue « une étude a montré que… ». Si cela était à refaire, je pense que je serai plus explicite là-dessus car c’est un point qui me semble crucial.

J’ai aussi insisté sur le fait que la science ne se pratique pas « seul en blouse blanche dans un laboratoire », en tout cas cela ne représente pas du tout la majorité des scientifiques… Dans mon cas, il s’agit plutôt d’un travail d’équipe, avec une forte composante de travail sur le terrain, de lecture/écriture et d’analyse de données sur l’ordinateur !

Les productions des élèves
Les élèves avaient pour objectif de créer des vidéos de quelques minutes à l’issue du parcours, selon ce qui les a marqués et ce qu’ils souhaitaient transmettre au sujet du changement climatique. Bertrand les a épaulés lors de deux séances ultérieures (où je n’étais plus présente) sur les aspects techniques : scénario, prise vidéo et montage.
[voir les vidéos réalisées sur la chaine Youtube d'Ombelliscience]

J’ai apprécié la créativité déployée par les lycéens, qui ont tenu pour certains à expliquer les causes et les effets du changement climatique et pour d'autres les moyens de limiter son impact individuel (par exemple en achetant des habits de seconde main), un aspect qui vient davantage de leurs préoccupations citoyennes que de ce que nous avions abordé ensemble. J'ai parfois déploré la simplification du message : la gestion forestière est par exemple assimilée à de la déforestation dans une vidéo sous forme de reportage à Chateau-Thierry. Toutefois, dans cette vidéo le rôle des arbres dans la création d’un microclimat favorable semble avoir marqué les esprits et j’en suis ravie !"

Quel intérêt d’intervenir en classe en tant que doctorante ?
Les apports ont été multiples pour moi. Comme je souhaite continuer après ma thèse à faire de la médiation scientifique, cela représente une expérience professionnelle inspirante. Les quelques retours que j’ai eu suite à ces rencontres ont été positifs, ce qui est encourageant ! De plus, j’ai pu observer la façon de faire d’un médiateur scientifique accompli, et le voir à l’oeuvre avec quatre groupes différents. Nous avons aussi décrypté ensemble chaque intervention à posteriori, pendant les trajets pour rentrer à Amiens.
Lors de la création de ma présentation, j’ai pu réfléchir à des moyens de transmettre le plus simplement possible, mais sans les dénaturer les contenus parfois « techniques » abordés pendant ma thèse. C’est un exercice applicable à l’enseignement en général, et même tous types de présentations, académiques ou non (conférences…).
Certains supports visuels que j’ai créés à cette occasion ont d’ailleurs déjà été recyclés à de nombreuses reprises, par exemple lorsque j’ai présenté mon bilan de première année à mon comité de suivi de thèse. Il faut bien sûr adapter sa présentation à chaque occasion, mais certains éléments sont directement remobilisables. C’est donc du temps bien investi pour ma thèse !

Si vous faites partie du monde scientifique ou scolaire, n’hésitez pas à encourager ce type de projets qui profitent à tout le monde !

Article réalisé par Eva Gril dans le cadre de la mission doctorale "science société" mise en place par Ombelliscience et le CNRS Hauts-de-France. Eva Gril est doctorante en fin de 1ère année de thèse (financée par l’Agence Nationale de la Recherche pour 2020-2023, via la délégation du CNRS Hauts-de-France) au sein du laboratoire Edysan – UMR EDYSAN – CNRS / Université de Picardie Jules Verne – sous la direction de Guillaume Decocq et en co-encadrement avec Jonathan Lenoir et Ronan Marrec.

Sujet de thèse : "Modélisation des microclimats sous couvert forestier et conséquences sur la biodiversité forestière en contexte de réchauffement global."


Photographies : par Bertrand Prévost pour les scènes en classe où l’on me voit intervenir, par Eva Gril pour les autres.