Les 30 ans de la Fête de la science à l’Université du Littoral Cote d'Opale : interview du premier chercheur à y participer

Publié par Eric Fertein, le 9 novembre 2021   470

Eric Fertein est Ingénieur de Recherche depuis 1996 au Laboratoire de Physico Chimie de l’Atmosphère (LPCA) de l’Université du Littoral Côte d’Opale (ULCO). Il a été le premier à représenter son université à la fête de la science. Ses souvenirs permettent de brosser un aperçu de 30 ans de fête de la science à l’ULCO.

Racontez-nous votre première Fête de la science. Qu’est-ce qui a déclenché votre engagement ?

C'est en 1996 que le directeur de notre jeune Laboratoire de Physico Chimie de l'Atmosphère m’a demandé de participer à la première fête de la science dans le Dunkerquois. L’université du Littoral Côte d’Opale n’avait que 5 ans et je venais juste d’être recruté comme ingénieur de recherche. Nous nous sommes joints à l’association « jeune science nord » pour organiser l’évènement. Nous avions placé nos stands dans « l’entrepôt des tabacs », vaste édifice encore non occupé de l’ULCO dans lequel était accroché le tabac au début du siècle dernier. Il a, depuis, été aménagé pour accueillir l’école de commerce « ISCID-CO ». C’était un édifice impressionnant de par la présence d’une multitude de poutres sur une hauteur d’une dizaine de mètre.

Nous avons eu deux gros problèmes cette année-là : le froid (le bâtiment n’était évidemment pas chauffé puisqu’il était inutilisé) et les pigeons nichant dans les poutres. Dans la journée, les volatils fuyaient, effrayés par le bruit. Mais nous étions obligés de tout bâcher le soir sinon nous retrouvions nos expériences couvertes de fientes le lendemain !

Je me souviens encore que notre volonté fût de montrer des ordinateurs de bureau connectés à internet. Cela parait banal aujourd’hui mais peu de familles avaient un ordinateur à cette époque. Et internet venait à peine de naître.

Pourquoi tant d'années d'engagement dans la Fête de la science ? Pourquoi y revenez-vous ?

J’ai participé à toutes les éditions depuis 1996. Je suis même devenu, depuis, coordinateur de la fête de la science pour mon université à Dunkerque. Ma motivation est double.

D’un côté, nous tissons des relations fortes avec nos collègues chercheurs. Nous nous retrouvons dans un autre cadre que celui du travail et nos liens sont un peu similaires à ceux des amis ayant vécu des évènements exceptionnels. J’ai la même sensation avec les médiateurs du Palais de l’Univers et des Sciences qui héberge le village des sciences depuis 2010. Les directeurs successifs sont devenus de véritables amis. Nos engagements vont bien au-delà de la fête de la science désormais.

Ma seconde motivation vient de cette communion avec les enfants et les adolescents. Elle reste identique depuis 25 ans. Nous voyons immédiatement lorsqu’un enfant « accroche ». Il vient la semaine avec sa classe. Puis nous le revoyons le week-end avec ses parents. A ma grande surprise, ce n’est pas toujours le premier de la classe qui se trouve curieux de science. Certains sont même parfois passés derrière le stand pour animer avec moi !

Quel est votre meilleur souvenir ? Quelle thématique nationale vous a le plus plu ?

Alors que je tenais mon stand, un jeune adulte est arrivé très ému devant moi en me disant « Merci Monsieur, grâce à vous j’ai un poste de technicien CNRS dans un laboratoire du CEA de Saclay ». J’ai été très surpris car je ne me rappelais plus de lui ! Quelques années auparavant, il était venu plusieurs fois assister à mon expérience sur les lasers et il était défaitiste : « j’adore la recherche, mais je n’en ferais jamais car je ne suis pas assez bon à l’école ». Je lui avais alors décrit les différents métiers liés à la recherche. Pas besoin d’être docteur pour intégrer un laboratoire de recherche : voilà la phrase qui l’avait motivé et guidé depuis notre première rencontre.

La thématique actuelle autour de l’émotion me plait particulièrement. Elle fait écho à ces moments d’exaltation lorsque nous découvrons des choses nouvelles, jamais vues auparavant. Cette émotion est un peu la drogue du chercheur, sa raison d’être. Si vous me demandiez « pourquoi faites vous le métier de chercheur », je répondrais sans hésitation « pour ressentir cette euphorie de la découverte, souvent vécue en équipe »

Avez-vous une anecdote, une histoire drôle à nous partager ?

Lorsque les écoles primaires viennent sur notre stand, nous sommes vus comme des super-héros. Souvent, à la fin de notre démonstration, les enfants viennent nous serrer la main un par un. Nous devenons alors de vrais célébrités !

Pour preuve: il y a de cela 5 ans, nous avons été visité New York avec ma femme et mes enfants. Au moment ou nous sortions de l'Empire State Building, un adolescent s'arrête et me demande "- Vous êtes bien M. Fertein?". Il était parmi ces enfants que j'avais rencontré à la fête de la science. Et lui, m'a reconnu sur la 5eme avenue! Un concours de circonstances vraiment incroyable!

Selon vous, qu'est-ce qui a le plus changé ?

L’esprit « Fête de le science » est toujours présent depuis le début. Par contre l’évènement s’est structuré avec l’avènement des villages des sciences au début des années 2000. Sur Dunkerque, cela a apporté beaucoup puisque tout s’est concentré au Palais de l’Univers et des Sciences, permettant ainsi aux écoles, collèges et lycées de visiter un maximum de stands dans de très bonnes conditions. Le public est plus nombreux qu’avant.

Avez-vous perçu des évolutions dans les publics présents (scolaires, grand public) ainsi que dans les rapports avec les publics ? Quelles évolutions avez-vous pu noter dans les formes de médiation ? Quelle est la forme de médiation qui vous a le plus plu et/ou a le plus plu aux publics ?

Dans les années 90, les visiteurs étaient plutôt émerveillés devant la technologie. Depuis, le public est de plus en plus sensibilisé sur les phénomènes scientifiques. L'information se trouve en effet plus facilement qu'il y a 30 ans : il suffit de pianoter sur internet! Le public arrive donc avec des questions de plus en plus précises sur nos stands. La majorité des questions concerne le réchauffement climatique, la pollution, l'énergie verte.

La médiation a évolué avec la taille et la résolution des écrans vidéo. Une démonstration peut maintenant se faire grâce a une belle animation sur un écran full HD. Avant, nous jouions avec des décors en carton, des balles de ping pong et autres petits matériels afin d’illustrer nos propos.

Il y a plusieurs années, nous avons construit une tornade dans laquelle nous envoyons un faisceau laser vert afin de voir le mouvement des particules de fumées emportées par le vent. C’est très impressionnant. Nous la présentons au public tous les 2 ou 3 ans. A chaque fois, les enfants se demandent s’ils vont être aspirés par le vortex de la tornade. Les effets d’optiques et les hologrammes ont aussi beaucoup de succès.

Avez-vous identifié des changements au niveau des formats des événements proposés au fil des éditions ?

Dans les années 90, les événements étaient disparates. Le public n’était pas au rendez-vous. Faire des stands dans l’université n’avait pas de succès : les gens avaient peur d’y venir. L’université n’est pas un lieu où l’on vient naturellement. Au début des années 2000, tous les stands ont été concentrés au rez de chaussée de la Communauté Urbaine de Dunkerque. C’est là où l’évènement a décollé. Situé en plein cœur de Dunkerque dans un lieu connu de tous, l’évènement a été un succès. Ce succès s’est pérennisé en 2011 avec l’ouverture du Palais de l’Univers et des Science à Capelle la Grande. Les bus pour s’y rendre étaient gratuits depuis Dunkerque. Le village des Science y a trouvé sa place. Nous avons même maintenant des Lillois qui se déplacent pour faire le plein de science !

Actuellement, le public est très sensibilisé par l’avenir de notre planète. Les sujets abordés sont plus pragmatiques qu’avant : comment moins polluer ? Qui pollue ? Peut on faire confiance aux indices de pollution affichés sur les panneaux aux entrées des villes?

Avez-vous observé des évolutions, des changements, des constantes, parmi les structures qui participent à l'organisation et à l'animation, ou encore parmi celles qui sont partenaires d'un événement ou de la Fête de la science au niveau régional ou national ?

Depuis quelques années, l’association Ombelliscience organise la fête de la science en région. C’est un avantage pour les acteurs de la vulgarisation scientifique puisque cette association propose (entre autres) des jeux scientifiques, des expositions clef en main, des mallettes pédagogiques. Cela nous permet de promouvoir la science bien au-delà de la fête de la science.

Au niveau du Dunkerquois, la fête de la science permet aux associations scientifiques de faire leur promotion. Nous les croisons tous les ans avec des projets complètement fous !

Parmi les habitués, nous retrouvons aussi les « clubs sciences » des collèges et lycées. Nous, universitaires, allons à la rencontre de ces jeunes qui, souvent, cherchent un stage pour valider leur année de 3eme et parfois de 2nde .  C’est aussi l’occasion de discuter avec les professeurs de sujets que nous pouvons aller exposer dans leurs classes. La fête de la science est synonyme d’échanges, de partages.

La Fête de la science a-t-elle eu une influence dans le choix de votre métier ? A-t-elle développé chez vous votre goût pour la science ? Est-elle responsable de votre orientation vers les métiers de la recherche ? De l'enseignement des science ? De la médiation des sciences ? Du journalisme scientifique ? Etc...

La fête de la science n’existait pas à mon époque. Mon métier m’a été inspiré par la première trilogie Star Wars. J’ai aussitôt voulu travailler avec des lasers. Toutes mes études se sont déroulées dans cet objectif : de ma première année d’université jusqu’à ma thèse. Je suis maintenant ingénieur de recherche dans un laboratoire de recherche et référent laser de mon université. Grâce à ce parcours, j’ai conscience qu’un déclic peut influencer tout une vie. C’est la raison pour laquelle je suis impliqué depuis 25 ans dans la fête de la science.

Pouvez-vous nous raconter le moment où vous avez ressenti cette “émotion de la découverte”, d’un résultat scientifique ?

J’ai ressenti cette émotion plus d’une fois dans ma carrière. La dernière date de septembre 2020. Le timing est ici important.

Plus d’un an auparavant, notre équipe avait réussi à financer la construction d’une cellule géante dans laquelle un faisceau, appelé « térahertz », devait se propager par de multiples réflexions. Notre but était de battre le record de propagation de ce faisceau alors situé autour de 150 m. Nous pouvions ainsi observer de très petites concentrations de polluants et leur évolution dans l’atmosphère. Une grande partie de cette cellule a été réalisée par des collègues chinois. Ils devaient ensuite la construire à Dunkerque. La cellule est arrivée en France en octobre 2019. Mais les chercheurs chinois se sont retrouvés confinés. Nous nous sommes alors tous entre-aidés pour monter cette cellule par nos propres moyens. Certains de nos ingénieurs ont fait preuve de génie en confectionnant des montages électriques improbables. Puis tout s’est arrêté en France aussi. L’attente a été interminable ! Dès le premier déconfinement, nous étions dans le laboratoire avec nos masques et notre gel hydro-alcoolique. Fin juillet 2020, le résultat tombe : nous propageons le faisceau térahertz sur 280 m. Le but est atteint ! Nous étions tous euphoriques. Mais, impossible de fêter l’évènement à cause des gestes barrières. En septembre, nous arrivons à détecter les gaz recherchés… juste avant le second confinement. Ce projet a été un véritable ascenseur émotionnel. Passant du découragement (mais que pouvions nous faire face à la pandémie ?) à la joie immense. J’en ai écrit un article dans le journal « the conversation » : https://theconversation.com/multi-charme-entre-recherche-et-emotions-un-projet-en-temps-de-covid-168119 .

Pouvez-vous nous raconter le moment où vous avez ressenti cette “émotion de la découverte” en tant que visiteur, la découverte de nouvelles connaissances ou compréhension ?

Je me souviens très bien, étant élève de 2nde, de la première émotion que j’ai ressentie face à une « découverte » : cela a été de la frustration. J’étais un fan inconditionnel des films Star Wars. J’avais en tête tout l’univers sonore de mes films préférés. Et tout à coup, devant moi, mon professeur de physique met un réveil dans une "cloche à vide" afin prouver que le son ne se propage pas dans l’espace. Ma vision des guerres inter-galactiques à alors pris un sérieux coup dans l’aile. Exit les impulsions des faisceaux lasers, le vrombissement des vaisseaux spatiaux. Georges Lucas nous a menti : dans l’espace, tout n’est que silence !

Pouvez-vous nous raconter le moment où vous avez ressenti le plaisir de partager les sciences au public ?

Je prends toujours plaisir à partager auprès des collégiens. Ils ne sont pas encore rentrés dans le mutisme de l’adolescence. Le moment le plus marquant a été de leur « cuire » des meringues à l’azote liquide. Utiliser un liquide cryogénique a été un moment inoubliable pour eux, immortalisé sur leurs réseaux sociaux à force de selfies ! A la fin de la séance, plusieurs étudiants m’ont demandé comme devenir docteur en azote liquide! J’ai passé plus de 10 minutes à leur expliquer que l’azote liquide n’était pas une recherche en soi !

Et si vous vous projetiez dans le futur, comment imagineriez-vous la Fête de la science dans 30 ans ? Quelles évolutions souhaiteriez-vous appeler de vos vœux ?

Le rôle de la fête de la science est de mettre sur le devant de la scène les technologies nouvelles. En 1996, nous mettions en avant l’ordinateur et l’utilisation d’Internet. En 2010 nous montrions les imprimantes 3D puis, quelques années plus tard, les drones à usages scientifiques. C’est aussi l’endroit pour montrer les capacités de nos laboratoires. Comment les chercheurs répondent aux enjeux de sociétés actuels. Pour l’universitaire que je suis, c’est un peu une vitrine de notre savoir-faire. Une façon de montrer que nous ne sommes pas sur notre petit nuage. Nos contrats de recherches nous ancrent dans la réalité. Nous utilisons nos appareils de haute technologie et notre savoir faire pour améliorer notre quotidien. J’espère que la manifestation gardera toujours ce côté humain, ce côté relationnel, l’endroit où Monsieur tout-le-monde peut rencontrer Celui-qui-sait. Où Monsieur tout-le-monde pourra enfin poser sa question qui tourne dans sa tête depuis des mois. C’est aussi l’endroit où l’étudiant timide peut demander « comment puis je devenir chercheur ? ». L’endroit où un déclic peut se produire et changer l’existence d’un adolescent.