4/ Connaître et rencontrer les publics

Publié par Ombelliscience -, le 17 juin 2026

Cet article fait partie du dossier "Boîte à outils inclusion".  

Illustration ci-dessus : © Poupilipapou pour 'Les livres ont peur des gens', Sophie Poudroux, Petits Gros Mots, 2025.

En bref

Ici il va être question de mots et de relations.

…De mots parce que parler des « publics » soulève les questions suivantes : qui est nommé comme ça ? Quels autres mots sont accolés à « publics » ? Qui est présent dans nos lieux et activités de culture scientifique ? Qui est absent ?

…De relations parce qu’être médiateur·trice c’est être un·e professionnel·le de la relation à l’autre. Et c’est réfléchir aux manières de rencontrer et d’échanger avec les personnes qu’on nomme « publics ».

Ici tu trouveras des outils pour connaître les publics fréquentant les activités que tu mets en place et pour identifier, à l’inverse, les publics absents.

Pour faire cela, on va te parler « questionnaires », « entretiens collectifs (ou focus groupes) » et méthodes d’ « aller vers ».

A la fin, des pro te raconteront ce qu’elles et ils ont testé en Hauts-de-France.

C'est quoi et pourquoi c'est important? 

Publics, de quoi parle-t-on ?

D’après le dictionnaire Petit Robert, le public désigne « Les gens, la masse de la population ». Plus spécifiquement, dans le domaine culturel, c’est « l’ensemble des personnes que touche une œuvre, un spectacle, un média » ou « l’ensemble des personnes qui assistent effectivement (à un spectacle, une réunion…) ». Autrement dit, dans notre jargon professionnel, les « publics » sont celles et ceux à qui on s’adresse, celles et ceux qu’on veut voir dans nos musées, nos ateliers de médiation scientifique, nos événements, etc. Dans nos réflexes de « gestion de projet », nous utilisons souvent l’expression « public cible » et avons tendance à reprendre le vocabulaire des décideurs et financeurs publics : « publics empêchés », « publics éloignés », « publics du champ social », « jeunes invisibles », « jeunes de quartier »…

Extrait de "Les livres ont peur des gens", Sophie Poudroux, Petits Gros Mots, 2025

Or, avec ces mots, nous ne voyons plus les gens comme "des personnes avec leur sensibilité, leurs émotions" (comme nous l’ont expliqué les Pas Sans Nous) mais comme des  "porteurs d’étiquettes" que les financeurs nous demandent de leur coller. Et ces étiquettes sont problématiques car elles contribuent à l’exclusion.

Pourquoi et comment ? On te l’explique juste après.

Le poids des mots : des catégorisations qui peuvent stigmatiser

Les mots sont ambivalents. Ce sont des outils pour décrire, ordonner le monde et le comprendre. Mais, appliqués aux personnes, ils contribuent aussi à façonner la réalité et peuvent stigmatiser les gens et véhiculer des stéréotypes (lire sur ce point « Stérétotypes : la face invisible des inégalités »). Quand on travaille avec des « groupes sociaux minoritaires », il faut donc particulièrement veiller aux mots qu’on emploie.

« En globalisant les identités, des représentations stigmatisantes se posent, entravant considérablement les possibilités d’une rencontre de qualité d’humain à humain, induisant ce concept binaire du « eux » (les personnes identifiées comme « public ») et du « nous » (les personnes qui ont identifié le public sans son accord). » (Sophie Poudroux, Les livres ont peur des gens, 2025, Petits Gros Mots) Sur la rhétorique « eux VS nous », tu peux lire cet extrait de KADEIloscope. Et pour illustrer le propos en matière de stigmatisation, je t’invite à lire le témoignage que nous ont livré les Pas Sans Nous sur celle que vive les habitants de quartiers populaires.

Le ou la médiatrice est une spécialiste de la relation. Elle cherche à développer l’autonomie de la personne par l’accès aux savoirs et à la culture. Or, « le langage a le potentiel de faire ou de défaire nos relations ». La façon dont nous nous parlons et les mots que nous utilisons peuvent faire une énorme différence dans le développement de nos relations. Parfois, le langage que nous utilisons exclut et opprime les autres, voire aussi nous-mêmes. C’est un outil puissant qui renforce parfois des normes hégémoniques violentes, qu’elles soient liées au genre, à la race ou au handicap (visible ou invisible).» (extrait de cette boîte à outils produite sur l'usage des pronoms et réalisé dans le cadre d'un programme de recherche collective (2019-22) financé par l’Union européenne, page 14).

Choisir ses mots pour soigner la relation de médiation

Dans nos métiers de la médiation scientifique et culturelle, comme l’écrit Sophie Poudroux, « les personnes sont majoritairement nommées par un terme qui semble caractériser ce qu’elles représentent, sans qu’elles en soient informées ».

On te conseille donc d’utiliser le terme que les personnes elles-mêmes emploient pour se désigner ou de se mettre d’accord avec le groupe pour savoir comment il souhaite être nommé. Être à l’écoute des personnes et respecter leur propre langage et la manière dont ils disent leur identité est la clé d’une relation égalitaire.

On en reparlera en chapitre 7 « communiquer ».

Comprendre et analyser qui sont les « publics présents » et qui sont les « publics absents » pour objectiver les exclusions

Formation avec les Pas Sans Nous, sept 2024

Les personnes que tu vois dans les expos, les ateliers ou les événements que tu organises, les connais-tu précisément : sais-tu quelles sont leurs origines sociales, leurs lieux de vie, leur âge, leur genre… ? Identifier cela permet de mieux te préparer à les rencontrer ou de mieux adapter les activités à elles. Nous passons souvent trop peu de temps à identifier un « public cible ». Or, pour être inclusif·ve, il est essentiel de « prendre le temps de se poser des questions plus détaillées sur les personnes que nous imaginons être les futurs participants à nos activités et de trouver des informations plus précises les concernant. » (extrait du KADEIloscope, chapitre 3, page 37).

Concernant les personnes que tu vois peu ou jamais, il y a fort à parier, qu’elles seront les mêmes que celles que les études statistiques et les analyses sociologiques ont identifié comme étant exclues de la culture scientifique, à savoir des personnes issues de catégories sociales populaires, des hommes et garçons, des personnes blanches, des personnes valides… (voir chapitre 1).

Rencontrer les personnes absentes des lieux de partage des sciences permet de changer de regard sur elles, de lever tes préjugés les concernant et de ne pas présupposer leur manque d'intérêt ou leurs freins. Et cela permet aussi de se demander, nous, ce qu'on rate par leur absence. Sur les préjugés qu'on a parfois sur les publics, on te conseille de lire cela.

Échanger avec eux t’éclairera sur leur position sociale, sur ce qu'elles aiment faire, sur ce qui peut faciliter leur participation, sur ce qui explique qu’elles ne viennent pas à ta programmation, qu’elles ne connaissent pas le musée…

En bref, identifier qui sont tes publics présents et ceux qui sont absents te permet de :

  • mieux t'adapter à leurs attentes et besoins ;
  • savoir qui il te manque, qui est absent parmi tes visiteurs·ses et participant·es et qui est donc exclu ;
  • comprendre pourquoi les absent·es le sont et ce qui les ferait venir.

Comment faire ? 

Connaitre ses publics présents

Tu collectes peut-être déjà l’avis des visiteurs·ses ou participant·es à tes activités via des discussions informelles ; ou peut-être y-a-t-il déjà, dans ta structure, un livre d’or ou des enquêtes de satisfaction ; ou, mieux encore, une étude sur vos publics a été menée récemment ? Bon, sans aller aussi loin et sans tout révolutionner, tu peux déjà te nourrir de ce qui existe. On a souvent tendance à minimiser ce qu’on fait déjà de bien, comme on s’en est aperçues nous-mêmes dans la formation « Sciences pour toutes et tous ». Lors d’un temps de formation, nous nous sommes demandés « qu’est-ce que je peux savoir de mes publics avec les données que je collecte déjà ? ». Réponse dans cette carte mentale :

Carte mentale réalisée lors du regroupement régional n°3 de Sciences pour toutes et tous, février 2025

Tu peux faire le même exercice. Prends le temps de lister toutes les données que toi, tes collègues ou ta structure recueillez déjà sur les publics : leurs codes postaux, leurs établissements scolaires d’origine pour les actions scolaires, leurs avis, etc. N’oublie pas de prendre en compte les données et indicateurs d’évaluation que les financeurs te demandent chaque année. Ensuite, regarde si ces pratiques sont systématisées et si les données qui en sont issues sont analysées.

Pour que la récolte de ces données informelles puisse être productive, il faut systématiser 'l'enregistrement' de cette récolte de données. Si on ne se pose pas pour réfléchir et formaliser nos manières d’évaluer (voir chapitre 8 de cette boîte à outils), les recueils informels que nous faisons au cours de l’année seront inutilisables.

On te propose une méthode pour construire un questionnaire à destination de tes publics déjà présents pour recueillir des données quantitatives et qualitatives. Ce questionnaire est ajustable en fonction de tes besoins et objectifs.

Tu peux aussi aller lire en fin de cet article, le témoignage du service Sciences Infusent de l’Université de Lille qui a réalisé une étude des publics scolaires touchés par le service de 2018 à 2024 et une étude sur les personnels de recherche impliqués en médiation sur la même période. Cette étude leur a permis d’objectiver qui était exclu des actions de médiation et leur a donné envie de corriger le tir.

Connaitre et échanger avec les publics absents

Pour prendre conscience de celles et ceux qui sont absent·es parmi tes « publics », en plus de l’enquête préconisée plus haut, tu peux faire l’exercice suivant : dessine d’un côté ton public idéal, celui que tu imagines quand tu conçois ton atelier ou ton expo ; et dessine de l’autre, ton public réel, celui qui vient le plus souvent. Quels écarts vois-tu ? Et maintenant, dessine sur une 3ème feuille le public potentiellement exclu des lieux et activités de partage des sciences. Quels constats en tires-tu ?

Méthodes d' "aller vers" avec le Planning Familial

Aller à la rencontre des personnes qui ne viennent pas dans le musée de science ou ne fréquentent pas les soirée « sciences », te permet de comprendre leurs raisons, les freins qu’elles rencontrent ou encore, de découvrir ce qui les motiverait à venir. C’est ce que nous avons cherché à comprendre dans l’enquête sur les publics exclus de la culture scientifique menée par entretiens collectifs en 2024 et 2025 en Hauts-de-France.

Parfois, dis-toi que les gens ont de très bonnes raisons de ne pas vouloir participer. Les Pas Sans Nous nous ont donné par exemple donné une liste de tout ce qui peut démotiver des habitant·es de quartiers populaire dans les dynamiques d’implication pour le quartier. Et des indications sur les solutions.

Du côté des professionnel·les que nous sommes, il peut exister une certaine appréhension à l'idée d'aller vers un public absent. Mais l'important est d’adopter une posture d’écoute, d’humilité et d’avoir de l'ouverture d'esprit. Là-dessus, tu peux lire les conseils donnés par les deux sociologues de l’Agence Phare qui nous ont accompagnés pendant SPTT (slide 4 de ce document).

On te propose deux méthodes pour rencontrer les publics absents, l’une qu’on nous a présentée en formation, l’autre que plusieurs professionnelles de SPTT ont testé :

> Les méthodes d’ "Aller vers les publics". Il s’agit de créer un espace ouvert à tous et toutes pour s’exprimer, par exemple, sur un stand. Des outils d’éducation populaire sont utilisés à cet endroit comme des outils ludiques pour libérer la parole.

> La méthode d’entretiens collectifs (ou focus groupe) : c’est un bel outil qui consiste à reproduire les conditions d’une discussion mais avec une trame de questions à poser par un·e animateur·trice accompagné·e d'un·e secrétaire. L'outil fonctionne pour des groupes de 6 personnes maximum (hors les deux rôles cités précédemment). La trame de questions part du général pour aller vers le cœur de ce qui peut entraver la participation en culture scientifique. Le tout en questionnant la notion de temps libre des publics absents de la médiation. Consultez le détail de la méthode dans le lien précédent et en doc joint à cet article.

C’est par cette méthode que des professionnel·les de SPTT et deux sociologues ont mené l’enquête auprès de publics exclus de la culture scientifique.

Ce que nous avons observé : témoignages, usages et retours d'expérience 

Témoignage de Camille De Visscher, responsable de la médiation scientifique au sein des ‘Sciences infusent’ programme de médiation scientifique de l’Université de Lille, sur l’étude des publics scolaires touchés par ls ‘Sciences infusent’

« Il y a vraiment eu un avant et un après Sciences pour toutes et tous (SPTT). Avant la formation SPTT, nous faisions des choix très larges de publics pour les différents outils de médiation que nous développions : scolaire, familial… Nous nous pensions ouvertes à tous. Nous ne nous étions jamais posé la question de savoir qui nous touchions vraiment, et surtout qui nous ne touchions pas. Et aujourd’hui, pour moi, inclure c’est d’abord savoir qui on exclut. »

« [Dans la formation SPTT], la première action qu’on a faite a été l’étude de nos publics (des tous publics et des personnels de recherche). On voulait savoir qui on touchait et qui on ne touchait pas. Le résultat a été sans appel : on avait une grande marge de progression ! »

D'un entretien focus groupe à la visite du centre historique minier de Lewarde : le témoignage de Marie-Anne Cohuet, chargée de mission dans l'économie sociale et solidaire

Marie-Anne a organisé un temps d'entretien avec les adhérents de la régie de quartier Activ'Cités. Un moment d'échange orchestré par un duo de sociologues durant lequel les personnes entretenues ont indiqué leur intérêt pour l'histoire minière de la région. Marie-Anne, alors à l'écoute, a organisé après cet entretien un moment de visite du Centre Historique Minier de Lewarde.

Boulogne-sur-mer : le rôle de Romain Leblanc, médiateur socio-culturel, dans le lien entre les musées et les quartiers populaires de Boulogne-sur-Mer

L'école musée de Boulogne-sur-Mer se situe sur une grande partie d'un quartier prioritaire de la ville. Poussé par l'envie d'inclure davantage les publics habitants exclus, la ville, soutenue par l'Etat par un contrat adulte relais, a pu embaucher Romain en tant que référent champ social des quartiers prioritaires pour les trois structures culturelles de la ville. Ainsi Romain est devenu la porte d'entrée pour les publics qui souhaitent découvrir le Château-musée, l'Ecole-Musée et la Crypte. Catherine Suchanecki, responsable de l’Ecole-Musée, en parle ainsi : « Avant, on essayait de vulgariser mais on n’échangeait pas assez avec les gens. Maintenant je sais qu’il faut d’abord discuter avec les personnes et notamment avec les animateurs et animatrices de quartiers pour voir comment s’insérer dans leurs actions. C’est une relation qui met du temps à se construire : Romain fait tout ce que nous on ne peut pas faire par manque de temps et échange avec les habitant·es et professionnel·es. Il est force de proposition. Et maintenant ce sont les animateurs et animatrices qui viennent à lui pour monter des projets ! Il a réussi à se faire accepter et à être identifié. En conséquence on a vu une augmentation de la présence des publics issus de ces quartiers dans le musée. »

Musée d’Histoire Naturelle de Lille, enquête auprès des publics

Le Musée a profité de sa fermeture pour mener une enquête en 3 temps :

  • une enquête quantitative auprès des visiteurs en mars 2024,
  • une enquête quantitative auprès de non-visiteurs interrogés dans les rues de Lille, Lomme, Hellemmes à l’automne 2024,
  • une étude qualitative centrée sur la perception des collections par les habitants de Lille et des communes voisines qu’ils soient déjà des habitués du Musée d’histoire naturelle ou non, en 2025.

Les résultats de cette démarche sont à retrouver ici.