6/ Pratiquer l'inclusion concrètement
Publié par Ombelliscience -, le 21 juillet 2026
Cet article fait partir du dossier "boîte à outils inclusion".
En bref
Tu lances un projet et tu as décidé de le faire de façon inclusive. Bravo !
Cela veut dire qu'au préalable, tu t’es formé·e (chap 1), tu as fait un diagnostic (chap 2), tu as engagé ta gouvernance et tes collègues (chap 3), et réalisé une étude des publics (chap 4) grâce à laquelle tu as identifié les publics habituellement exclus des activités que tu proposes.
Maintenant que tu as décidé de faire participer ces personnes, il te faut mobiliser des partenaires qui les connaissent (chap 5), définir tes objectifs, tes méthodes et indicateurs d'évaluation.
Dans ce chapitre, nous parlerons des méthodes pour traduire l’inclusion en actes concrets. Nous te proposerons des pistes suivant deux cas :
- Le 1er, c’est le cas idéal : le projet n’a pas encore commencé et tu as la main dessus => tu peux penser « inclusion » dès le début ;
- Le 2ème, c’est celui où le projet est déjà lancé et/ou le cas où tu t’insères dans un dispositif sur lequel tu n’as pas la main => tu es plus contraint·e mais tu peux encore faire des choses.
C'est quoi et pourquoi c'est important?
PREMIER CAS : penser « inclusion » dès l'origine d'un projet
Inclure les personnes concernées par des situations d’exclusion dès la conception des activités de médiation scientifique garantit leur dimension inclusive. C’est ce que nous avons retenu pendant la formation Sciences pour toutes et tous. Deux associations nous ont transmis ce message. Elles agissent toutes deux pour que les personnes exclues socialement, économiquement ou en raison de leurs lieux de vie puissent décider elles-mêmes des choix qui les concernent :
- le collectif Pas sans nous qui accompagne les habitant·es de quartiers populaires à s’auto-organiser.
- le Mouvement ATD Quart Monde qui lutte contre la pauvreté avec les personnes qui la vivent. "Faire pour les gens, sans eux, c'est agir contre eux!" Par ce slogan, ATD Quart Monde veut insister sur l'importance de "faire pour les gens, avec les gens". C’est ce qu’explique le Youtubeur Partagez c’est sympa, dans cette vidéo. L’association utilise une méthode valorisant le savoir des personnes concernées par l’exclusion appelée « croisement des savoirs ». Elisabeth Prieur, bénévole au mouvement était venue nous la présenter en novembre durant la formation SPTT (voir la synthèse graphique qu’en avait faite Solenn Bihan). Pour vous plonger en profondeur dans cette méthode, vous pouvez regarder ce film de 31 mn.
Dans ces deux associations, il ne s’agit pas directement d’exclusion en sciences mais leurs méthodes inclusives utilisées sur des sujets tels que l’accès aux droits, au logement, à l’emploi, ou autre, sont riches d’apprentissage dans l’accès aux savoirs et à la culture.
DEUXIÈME CAS: faire infuser l’inclusion dans un projet déjà en cours
Et si ton projet est déjà lancé, pas de panique ! Il est toujours possible d'infuser de l'inclusion ! Et là encore, on va te partager quelques enseignements tirés de la formation SPTT.
L’important c’est de commencer quelque part. Chaque petit pas est important et te permettra d'appréhender les premières notions liées aux démarches inclusives.
Comment le faire ? Avec quels outils ?
PREMIER CAS : penser « inclusion » dès l'origine d'un projet
Penser « inclusion » c’est penser la place qu’on va donner aux personnes exclues et les inviter à participer. Mais faire participer ne s’improvise pas. C’est à nous de créer un cadre pour ça !
On entend souvent que les « gens ne veulent plus participer » ou « ne s’engagent plus »… Prenons le temps de comprendre pourquoi ils ne veulent plus participer : peut-être ont-ils de bonnes raisons de le faire. Les comprendre, facilitera leur implication.
Pour créer un cadre propice à la participation, il faut interroger sa pratique professionnelle et être attentif·ve à sa posture. Là aussi, les Pas Sans Nous ont été de bons conseils pour nous, durant la formation SPTT (voir p.5 et 6 de ce document qu'ils ont écrit pour nous).
Méthodes issues de projets menés avec divers groupes sociaux exclus
Organiser la participation des publics exclus dans un projet ne s'improvise pas. Plusieurs formes de participation peuvent être proposées. Le CRAJEP Hauts-de-France a ainsi schématisé cette échelle de la participation pour les projets jeunesse. Sur les projets de culture scientifique, le diagnostic KADEIloscope, apporte, là encore, de précieuses précisions (à retrouver ici).
Il existe des méthodes et outils qui ont déjà été testés par d'autres :
- sur l’intervention auprès de personnes en précarité, le Guide d’ATD Quart Monde Réussir la participation de tous et toutes liste des pistes concrètes : accepter que la personne vienne accompagnée d’un·e ami·e, rassurer sur la capacité à participer, adapter les horaires de l’activité aux contraintes des personnes, rendre visible le travail réalisé grâce aux présent·es,… [lire particulièrement le résumé des pages 41 à 45];
- sur la médiation aux enjeux climatiques pour des personnes en situation d’exclusion, le projet Come Together mené par l’Ecole de la Médiation a produit une synthèse graphique et un blog riches d’enseignements. « Créer une vraie relation », « créer un sentiment de sécurité » et « reconnaître les inégalités » sont quelques-unes des pistes détaillées ;
- Concernant l’exclusion des femmes et des jeunes filles des activités scientifiques, c’est le projet Exhibit Designs for Girls’ Engagement-EDGE (=Conception d'expositions visant à susciter l'intérêt des filles) qui est ressource. On y apprend que des cartels d’exposition ou des supports de médiation comportant au moins l’image d’une personne ancre davantage le dispositif dans la réalité et est plus engageant ; que l’inclusion d’objets du quotidien sera un meilleur point d’accroche pour la visiteuse ; ou qu’une scénographie ou une médiation permettant à plus d’une personne d’interagir à la fois permet plus de participation des filles (voir ce document) ;
- Si vous souhaitez revoir l'aménagement d'un lieu avec les usagers actuels ou ceux que vous aimeriez voir venir, la méthode « User Experience-UX » (expérience utilisateur) est inspirante. Elle nous avait été présentée par Maximilien Distinguin, chargé de mission CSTI à l’Université Polytechnique Hauts-de-France en 2024 (voir sa présentation). Vous pouvez aussi la découvrir à travers ces 8 commandements de l’UX en bibliothèque résumés par Nicolas Beudon d’après l’ouvrage Aaron Schmidt et Amanda Etches « Utile, utilisable, désirable » ;
- Parfois, il ne faut pas seulement ouvrir plus grand les portes, mais en créer de nouvelles avec les personnes exclues. C’est ce qu’explique dans ce TEDx Nina Simon, ex directrice de musées aux Etats-Unis, très impliquée dans la conception d’espaces inclusifs et autrice de The art of relevance (traduit ici par Anne-Laure Mathieu). Au musée d’Art et d’Histoire de Santa Cruz qu’elle a dirigé, la fréquentation et les ressources financières du musée ont triplé en 5 ans suite à ce virage participatif et inclusif ;
- si vous souhaitez produire des expositions ou des contenus pédagogiques de médiation scientifique, passez-les au crible de cette grille d’analyse pour ne pas générer de l’exclusion sans vous en apercevoir. Vous pourriez aussi entreprendre un diagnostic de votre exposition permanente ou d’expositions itinérantes que vous avez déjà dans votre fond comme l’avait fait en 2011 la Cité des sciences et de l’industrie. Des chercheuses et chercheurs avaient analysé un échantillon d’expositions et relevé les stéréotypes qu’elles véhiculaient (lire cet article sur le sujet paru dans la revue de l’association des bibliothécaires de France en 2015). C’est aussi une démarche qu’avait eue, en 2018, le Mémorial de Caen. Dans les deux cas, ces analyses ont donné lieu à des changements internes.
DEUXIÈME CAS: faire infuser l’inclusion dans un projet déjà en cours
En fonction de l'avancée du projet il est encore possible de :
Travailler le contenu : en diversifiant les références scientifiques que vous allez citer à l’appui de votre activité : documentez-vous sur les recherches produites sur le sujet par des personnes de genre, d’origine sociale, ethnique ou géographique différentes. C’est ce que s’est mis à faire Sylvain Lecomte, un des participants à la formation SPTT, comme il vous le raconte plus bas.
Travailler le vocabulaire employé : en féminisant son langage et en utilisant des termes inclusifs (exemple : "scientifiques" plutôt que "chercheurs"). Des travaux scientifiques montrent que l’usage d’une langue plus égalitaire s’avère efficace pour réduire certains stéréotypes induits par l’usage systématique du masculin neutre. C’est aussi ce qu’explique Scilabus dans cette vidéo. Eliane Viennot, linguiste, a aussi rédigé un guide court préconisant différentes formes d’écriture qui rappelle que la langue inclusive ne se résume pas au point média. Dans le chapitre 8 de cette boîte à outils, nous y reviendrons.
Travailler les prises de décision : en utilisant des outils participatifs et en incluant les publics aux décisions qui les concernent. Ces outils sont par exemple « le débat-pétale » ou « le débat butiné » que vous retrouverez dans ce guide.
Rendre votre posture d'animation plus inclusive, en veillant à répartir la parole à tous et toutes, en encourageant chacune et chacun à s’exprimer et en valorisant toutes les contributions. Créez une ambiance conviviale et de confiance dans le groupe en utilisant des animations 'brise-glace".
Travailler le format : votre exposition ou votre médiation n'atteint pas ses publics ? Les publics ne passent pas la porte de votre institution ? Comme Julien Rousseau de l'Ecomusée de l'Avesnois, à l'Atelier Musée du Verre, concevez un format "portatif" pour aller vers les publics. Avec l’expertise de jeunes et de personnes non habituées à venir au musée, Julien a conçu une malle pédagogique dans ce but.

Ce que nous avons observé : témoignages, usages et retours d'expérience
PREMIER CAS : penser « inclusion » dès l'origine d'un projet
Créer des visites-tests : Au Fort de Condé, à Chivres-Val (02), Silvère Cappigny, médiateur, s’est appuyé sur les centres sociaux de Soissons pour améliorer le parcours de visite du Fort. Il a pour cela mené des visites-tests avec des jeunes fréquentant ces centres. De quoi en tirer de riches enseignements.
Ecrire des cartels collaboratifs : Au Louvre Lens, les cartels (indications présentées autour d’une œuvre sous forme de petites affiches ou petits cartons) de la Galerie du Temps ont été co-écrits avec 200 habitant·es du territoire. Cette vidéo revient sur cette aventure et, dans ce fascicule, les chargées de projets racontent comment elles ont travaillé avec et « entre » les habitant·es et les conservateurs du Louvre.
Concevoir un parcours d’exposition égalitaire : c’est la tâche que s’est donnée la Maison Poincaré, musée des mathématiques à Paris. Céline Nadal, muséographe sur ce projet, était venue nous en parler dans la formation en 2024. Retrouvez ici, l’ambition qu’elle a portée avec Sylvie Benzoni, directrice de l’Institut Poincaré.
Un musée par, pour et sur le quotidien des habitant·es de quartiers populaires ? C’est ce que fait le musée du logement populaire en Seine Saint-Denis. Œuvrant pour une histoire co-construite et incarnée, Aurélien Fayet président de l’association qui le porte (l’AMULOP pour Association pour un MUsée du LOgement Populaire) nous en avait parlé lors d’un webinaire en octobre 2024. En plaçant les habitant·es et leurs logements au cœur de son projet de musée, l’AMuLoP entend questionner, enrichir et transformer le regard porté sur les banlieues populaires. La clé de leurs actions : une approche participative tissant des liens forts entre recherche en sciences sociales, enseignement et médiations de l’histoire.

DEUXIÈME CAS: faire infuser l’inclusion dans un projet déjà en cours
Bertrand Prévost est médiateur scientifique chez Ombelliscience et témoigne de la manière dont la formation en inclusion a fait évoluer ses manières d’aborder ses animations en contexte scolaire : « Là où j’avais le plus de possibilités pour tester de nouvelles pratiques, c’étaient les groupes scolaires des parcours PEPS. Je faisais des médiations sur une méthodologie qui ne fonctionnait pas mal mais à propos de laquelle je ne me posais pas la question de savoir ce que mon public attendait. Je me comportais comme un professeur qui apporte des connaissances mais je ne me préoccupais pas tant que ça des techniques de transmission des connaissances. Aujourd’hui je m’interroge davantage sur la façon de proposer une expérience de médiation scientifique qui corresponde davantage aux envies de mes publics et je m’adapte plus à leurs besoins et leurs attentes. Je fais plus de « participatif », j’utilise davantage de méthodes de l’éducation populaire et je m’aperçois que ça fonctionne mieux, que j’ai plus facilement l’adhésion du groupe. » Il explique utiliser notamment deux outils vus en formation que sont les débats mouvants et un outil d’évaluation ludique : « Par exemple les « débats mouvants » sur des questions autour du dérèglement climatique pour savoir ce qu’en pensent les gens, c’est un outil que j’ai découvert dans le cadre de Sciences pour toutes et tous (SPTT). L’outil d’évaluation « la machine à laver, la poubelle et la valise » me permet de collecter des données plus facilement sans donner l’impression aux personnes qu’elles sont notées ou qu’elles font l’objet d’une étude comme avec un questionnaire, ce qui peut rebuter. »
Sylvain Lecomte est phytobiologiste et vulgarisateur au sein des Scientivores.
Il nous explique avoir « changé de posture » : « [avant] Je me disais vulgarisateur mais ce que je faisais c’était un cours camouflé » et d’avoir changé son langage et ses références : « J’ai aussi adapté mon discours : je féminise les mots par exemple. Quand j’utilise un terme technique, je veille aussi à ne pas faire comme si son sens était évident et connu de tous ou super compliqué, je l’accompagne tout de suite d’une définition. » ; « Dans les références scientifiques que j’emploie et selon les thèmes que j’aborde, je ne cite pas que les scientifiques les plus célèbres mais je m’efforce d’aller rechercher des scientifiques moins connus et attestant, quand c’est possible, d’une diversité sociale, de genre ou de couleurs de peau. Par exemple, quand je parle de la gravité, je ne cite pas que Newton ! Et quand je ne trouve pas, je le pose de manière honnête comme un problème : "les sciences ont été plutôt faites par des blancs, des hommes, de milieux favorisés". »
© Photo d'introduction : Ombelliscience
